Le Caire, 26 août 1935
Monsieur,
J’ai bien reçu, voici déjà une dizaine de jours, votre lettre du 2 août, puis votre paquet dont je vous remercie.
Je ne connaissais que de réputation les « Propos de table » de Luther, n’ayant jamais eu l’occasion de les lire (je ne sais pas l’allemand), mais ce que vous m’en dites ne m’étonne pas ; quoi qu’il en soit je ne serais pas fâché de voir cela de plus près…
J’ai lu le livre de L. Suali ; comme vous me l’aviez dit, c’est bien présenté ; un reproche qu’on pourrait lui faire c’est d’employer assez souvent des expressions spécifiquement chrétiennes qui peuvent donner lieu à de fausses assimilations.
Si vous n’êtes pas trop pressé d’avoir vos livres, j’attendrai encore quelque temps avant de vous les renvoyer, afin de pouvoir y joindre le « Buddha » d’Oldenberg quand je l’aurai vu, puisque vous voulez bien me le communiquer également. – J’y joindrai aussi votre exemplaire de la « Méditation bouddhique », car j’en ai reçu un autre qui a été envoyé, assez tardivement du reste, comme service au « Voile d’Isis ».
Je vous remercie de l’offre que vous me faites si aimablement de m’envoyer la « Mythologie asiatique », que je ne connais pas du tout. On peut très bien m’adresser un colis postal ; cela est déjà arrivé plusieurs fois, et ils me sont toujours très bien parvenus ; je trouve en ce cas un avis à la poste.
On m’avait déjà parlé de ce livre sur le « culte de Çiva » ; la citation suffit à en indiquer l’esprit ; c’est véritablement inouï, et d’ailleurs bien anglais…
L’histoire de la mandragore est une chose vraiment bien curieuse ; j’en ai vu autrefois une qui figurait très nettement un homme, une femme et un enfant. Ceux qui prétendent que les racines qui présentent de telles formes ont été travaillées n’en ont certainement jamais vu, car, par leur contexture même, c’est là une chose tout à fait impossible.
Au sujet du passage de Shakespeare, l’expression « maturité » est tout à fait exacte en effet ; elle est d’ailleurs employée régulièrement dans l’Inde dans un sens identique ; quant aux vers de Leconte de Lisle, je ne les connaissais pas, ou tout au moins je n’en avais aucun souvenir ; j’avoue que j’en suis un peu étonné, car il ne m’a jamais semblé qu’il ait pu atteindre une compréhension bien profonde ; peut-être est-ce comme il arrive très souvent, quelque chose qu’il s’est approprié sans y saisir beaucoup plus que les mots ; en tout cas, ce ne peut pas être l’effet d’une simple coïncidence…
F. Schuon est bien le véritable nom de l’auteur de l’article sur l’« oraison » ; il est d’origine alsacienne, mais habite actuellement la Suisse ; il a même formé, à Bâle et à Lausanne, deux groupes de jeunes gens qui étudient fort sérieusement les doctrines métaphysiques ; je crois que c’est là une chose qu’il serait plus difficile à réaliser en France !
Rivand me paraît, d’après ce que je connais de lui, moins étroitement « borné » que beaucoup d’autres universitaires ; mais lui aussi est bien pris par le préjugé de tout rapporter aux Grecs ; et, même chez ceux-ci, il y a sûrement bien des choses qui lui échappent ; sa confusion au sujet des nombres le montre bien. Il est vrai qu’on voit souvent, à notre époque, des gens qui vont encore bien plus loin en ce sens, jusqu’à confondre le nombre avec le chiffre !
À propos des nombres, je ne vois pas qu’il y ait, dans le symbolisme chinois, la différence que vous pensez y trouver : le Tao « sans un nom » est le Zéro métaphysique, indiqué peut-être même encore plus nettement là que partout ailleurs ; c’est seulement le Tao « avec un nom » qui peut être identifié à la « Grande Unité » (Tai-i), représentée par le Pôle ; mais je me demande si Granet a quelque idée de cette distinction tout à fait essentielle ; quant au deux, il représente bien partout la « polarisation » : les couples « Ciel-Terre », « Yin-Yang », etc., sont bien toujours au fond, des aspects de la dualité Purusha-Prakriti (contenue dans l’unité d’Îshwara ou de l’Être). Et c’est au trois que commence proprement la manifestation : « un a produit deux, deux a produit trois, trois a produit tous les nombres » (qu’on a tous en effet dès qu’on a quatre, puisque 1 + 2 + 3 + 4 = 10 ; et c’est pourquoi, dans les idéogrammes chinois, le signe + = 10, et 10 puissance 4 =10000 désigne l’indéfinité de tous les êtres).
Dans le diagramme du Tai-Ki, il n’y a pas réellement d’axe vertical, car il doit être regardé comme tracé dans un plan horizontal ; on pourrait seulement dire qu’un des axes joue un rôle « relativement vertical » par rapport à l’autre ; mais alors pourquoi serait-ce le diamètre plutôt que la demi-circonférence (ou mieux l’ensemble des deux demi-circonférences) ? Je ne vois rien qui l’indique, et même la figure telle qu’elle est disposée habituellement (voir page 280 du livre de Granet) semble bien indiquer tout le contraire. Vous voudrez bien me dire si vous avez vu autre chose qui vous ait fait penser cela ; en tout cas, même si ce que vous dites se rencontrait quelquefois, ce ne serait encore pas une difficulté insurmontable, car il ne faudrait y voir qu’un cas particulier de cet échange des nombres et des symboles que Granet lui-même signale à plusieurs reprises (échange des nombres pairs et impairs entre le Ciel et la Terre, attribution de l’équerre à Fo-hi et du compas à Niu-Koua, etc.), mais dont, d’ailleurs, sa manie des explications « sociologiques » l’empêche de comprendre le véritable sens, car, satisfait de ce qu’il croit avoir trouvé à ce point de vue, il n’a même pas l’idée de chercher plus loin…
Comme à l’habitude, je termine par vos questions numérotées :
1° – La phrase que vous me signalez dans le « Cadeau » ne peut pas avoir de sens panthéistique, à cause de ces mots : « au point de vue absolu », qui impliquent nécessairement que l’ensemble des êtres est envisagé comme totalité principielle ; ce qui précède, c’est à dire l’affirmation de la différence « au point de vue relatif » (qui est celui de toute manifestation), écarte précisément toute conception panthéiste ou immanentiste.
2° – La limitation comme telle n’est que quelque chose de purement négatif ; elle n’a donc pas d’existence principielle, si l’on peut dire ; il ne peut être question de limitation que du point de vue des êtres contingents (je pense que c’est bien ce que vous voulez dire quand vous parlez des possibilités de manifestation considérées comme « effectuées ») ; l’erreur de point de vue, chez ces êtres, consiste à prendre la limitation (ou ce qui en résulte, et qui est par conséquent aussi négatif qu’elle-même) pour une attribution positive. En somme la limitation ne procède pas d’autre chose que de la « distinctivité » : chaque possibilité particulière, si on l’envisage séparément des autres, devient par là même exclusive (ou négative) de celle-ci ; mais, si on la rapporte au contraire à la totalité, la limitation disparaît par là même puisque, pour la totalité, il ne peut évidemment y avoir aucune limitation.
3° – a) Les états de manifestation autres que l’état humain sont bien représentés par les spires de l’hélice se suivant dans des plans différents ; il n’y a d’ailleurs pas lieu de limiter cette correspondance dans le sens ascendant à la seule modalité corporelle, chaque état comprenant naturellement des modalités multiples, aussi bien que l’état humain lui-même.
b) La difficulté que vous signalez, en ce qui concerne les spires horizontales qui s’éloignent du centre en s’élargissant, correspond seulement à une imperfection du symbolisme géométrique, qu’on ne peut corriger que par la considération du « sens inverse » : dans ce qu’il s’agit de représenter, c’est au contraire ce qui est le plus étendu (c’est-à-dire le moins limité) qui est le plus près du centre. Cette difficulté se présente aussi quand on veut représenter les « cieux », suivant Dante par exemple : on ne peut les figurer que par des cercles allant en s’agrandissant du plus bas au plus élevé, mais, en même temps, c’est le plus élevé qui est le plus proche du centre divin ; cela est facilement concevable, mais il est impossible d’en obtenir une figuration correcte.
c) Je ne vois pas pourquoi, dans la « remontée » d’un état à un autre, les modalités iraient nécessairement en s’éloignant du centre, puisqu’il y a dans chaque état des modalités qui correspondent à celles des autres. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, la multiplicité des états étant indéfinie, la « remontée » continuerait indéfiniment, si l’être, dans un certain état (qui peut d’ailleurs être quelconque), n’arrivait à atteindre de façon effective le centre même, ce qui lui permet dès lors de s’échapper par l’axe, au lieu de continuer à tourner indéfiniment autour du cylindre (dans la rotation du « samsâra »).
4° – Si la liberté de l’être humain individuel est de l’ordre des quantités infinitésimales, c’est que l’individualité elle même l’est aussi, quand on la rapporte à l’ensemble ; il ne se peut pas que cela ne soit pas rigoureusement proportionné. D’autre part, il est bien évident que, si l’on parle de la liberté qui appartient proprement à l’individu humain comme tel, elle ne peut s’appliquer qu’à l’intérieur de son cycle de manifestation humain, ce qui revient à dire qu’elle apparaît comme nulle dès qu’on sort de ce cycle ; mais, bien entendu, elle n’est pas nulle quand on s’en tient à la considération de l’activité de l’homme individuel.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes meilleurs et distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 26 августа 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)