Le Caire, 23 septembre 1935
Monsieur,
Merci tout d’abord de l’envoi que vous m’annoncez ; je ne l’ai pas reçu encore, mais cela n’a rien d’étonnant, car, en général, les colis postaux sont à peu près un mois en route ! Je vous reparlerai donc une autre fois du contenu de ce colis… – Merci aussi pour le coupon joint à votre lettre.
Ce que vous dites du poème de Leconte de Lisle ne m’étonne pas, et confirme en somme ce que je pensais : les deux derniers vers doivent représenter une formule qu’il a trouvée je ne sais où et qu’il aura reproduite sans la comprendre au fond…
Je ne connais de J. de Gaultier que sa « Sensibilité métaphysique », qu’il m’avait envoyé et que j’ai eu d’ailleurs un mal terrible à lire jusqu’au bout ; et je n’ai jamais pu arriver à savoir au juste où il voulait en venir… Si le « Bovarysme » dont vous parlez peut donner une idée un peu plus claire de ses théories, j’accepte donc volontiers votre offre de me le communiquer, car peut-être saurais-je mieux par là à quoi m’en tenir sur son compte !
1° – Je viens de relire encore la note de Granet (page 280), mais je n’arrive pas à voir comment les deux demi circonférences, dont l’ensemble forme une courbe s’enroulant autour de l’axe relativement vertical, seraient engendrées par le tracé de l’autre axe ; la question, comme vous le dites n’a sans doute qu’une importance secondaire, mais en tout cas je dois avouer qu’il y a, dans la façon dont vous envisagez la figure, quelque chose qui m’échappe…
2° – Pour le passage du « Cadeau », l’explication que vous envisagez cette fois est certainement correcte, et je ne vois pas qu’il y ait rien à y ajouter.
3° – Pour la question de la limitation, peut-être les difficultés que vous exposez viennent-elles surtout de ce qu’un point de vue purement logique ne peut plus être d’aucune aide au delà d’un certain domaine ; en tout cas il ne peut représenter alors rien de plus qu’une sorte de traduction très imparfaite… Quoi qu’il en soit, il est bien entendu que, au point de vue de l’absolu (si l’on peut dire), c’est-à-dire du côté du Principe, il ne peut y avoir d’erreurs ou, pour parler plus exactement, d’illusions ; celle-ci ne peut donc se trouver que du côté de la manifestation, et elle s’y trouve forcément comme inhérente à la manifestation elle-même comme telle, dès lors que celle-ci implique une multiplicité dont les éléments, envisagés distinctivement, ne peuvent pas ne pas se limiter les uns les autres. C’est là, en somme ce qui conditionne toute manifestation, qui n’est, par suite, que relative et contingente, ce qui revient encore à dire qu’elle est illusoire par rapport au Principe. L’illusion disparaît avec le point de vue distinctif, mais la manifestation aussi par là même. Maintenant, si l’on se demande pourquoi il en est ainsi, la question au fond est sans objet : c’est, tout simplement, parce que toute possibilité est réalisée de la façon que comporte sa nature, et celle des possibilités de manifestation comporte nécessairement et par définition même, cette réalisation qui ne peut être qu’en mode illusoire ; mais il doit être bien entendu qu’illusoire ne veut point dire irréel, mais seulement d’un moindre degré de réalité, puisque l’illusion a toujours son fondement dans la réalité principielle des possibilités. – Je ne sais pas si j’arrive à expliquer la chose très clairement, mais du moins ce qu’il y a de certain, c’est que les difficultés ne tiennent ici qu’au langage, comme d’ailleurs il en est toujours lorsqu’il faut envisager les choses à la fois du côté du Principe et du côté de la manifestation.
4° – Il est évident que l’être qui élargit son domaine (que ce soit dans un mouvement vertical ou horizontal), et qui par là même s’affranchit de certaines limitations, ne peut être dit s’éloigner du centre ; il pourrait plutôt être dit s’en rapprocher, quoique, en toute rigueur, il en soit toujours à la même distance tant qu’il subsiste quelque limitation, en raison de l’incommensurabilité de l’absolu et de tout relatif (et c’est pourquoi la Délivrance implique une discontinuité radicale à l’égard de tout état conditionné, étant en dehors de la série indéfinie de ces états). Au fond, il s’agit bien toujours de la même imperfection inévitable du symbolisme géométrique ; il faut d’ailleurs remarquer que, dans celui-ci, le centre de l’être doit être considéré comme indéfiniment éloigné de l’axe du cylindre, les points de celui-ci que nous pouvons figurer représentant seulement les centres respectifs des différents états. – Mais, de toute façon, je ne vois pas qu’on puisse employer un mot comme celui de « mécanisme » ; on pourrait sans doute dire que ce n’est là aussi qu’une façon de parler, mais je pense qu’elle ne peut qu’amener trop facilement des idées fausses. Du reste, dans tous les cas, et même quand il ne s’agit que du simple point de vue de la physique ordinaire, le mécanisme n’est certainement qu’une représentation erronée, et c’est là que réside un des principaux défauts des théories scientifiques modernes ; peut-être pourrais-je m’expliquer plus complètement là-dessus dans le volume que je me propose d’écrire dès que je pourrai enfin en trouver le temps…
5° – Il est bien entendu que le néant n’est que pure impossibilité, et, par conséquent la « conversion » que vous envisagez aux confins de l’indéfini s’impose en effet ; il y a là une sorte de « point d’arrêt », comme il y en a aussi analogiquement au point de vue cosmique, dans les périodes cycliques. – Un néant ayant quelque positivité est proprement inconcevable ; il est vrai qu’il y a, surtout dans les conceptions philosophiques occidentales, bien d’autres « pseudo-idées » qui ne sont pas moins contradictoires…
Ce qui se trouve à la page 169 du « Symbolisme de la Croix » est une citation de la « Voie Métaphysique », ce que vous en dites me paraît exact, car l’hypothèse envisagée n’est évidemment réalisable que si on se place en dehors des deux états considérés ; les mots « actuel » et « précédent » ne valent plus alors que pour indiquer l’ordre de leur enchaînement causal ; et il est d’ailleurs clair que la conscience individuelle ne peut s’étendre au-delà des limites de l’individualité.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes meilleurs et distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 23 сентября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)