Le Caire, 12 octobre 1935
Monsieur,
J’ai reçu avant-hier votre lettre, qui s’est croisée avec le mot dans lequel je vous annonçais la bonne arrivée de votre colis ; votre autre paquet m’est parvenu aussi en même temps, et je vous en remercie. – Je préfère, quand je le peux, répondre tout de suite aux lettres, car autrement il s’en accumule tellement que je n’arrive plus à m’y retrouver…
Merci pour le traité de Nâjârjuna ; je suis bien de votre avis sur cette dialectique, assez fréquente chez les Bouddhistes et qui vaut presque celle des Grecs ! Au fond cela a plutôt un intérêt de curiosité, car il est évident que ces subtilités ne peuvent toucher à l’essentiel… La traduction n’est pas toujours très compréhensible ; son auteur, quoique japonais, semble suivre les méthodes des orientalistes européens (et en particulier de Sylvain Lévi), qui ne se soucient guère de savoir si ce qu’ils traduisent présente un sens quelconque.
Je vous reparlerai du livre de J. de Gaultier quand je l’aurai lu ; à en juger par son autre ouvrage plus récent, je doute fort qu’il puisse y avoir chez lui quelque influence orientale appréciable…
Les passages de Shakespeare que vous me citez sont assurément curieux ; il est sans doute difficile de savoir exactement jusqu’où va l’intention consciente dans l’emploi de telles expressions, mais il ne semble pas douteux que Shakespeare, ou ceux à qui il a servi de porte parole, aient eu certaines connaissances d’ordre ésotérique.
Vous me parlez de l’ouvrage de M. de Gaigneron ; je dois avouer que je ne sais pas du tout de quelle façon il a traité certaines questions ; ce que je crains un peu, c’est que, malgré toute la bonne volonté que je lui connais, il n’arrive pas à s’exprimer d’une façon parfaitement claire sur tous les points… – Quoi qu’il en soit, le « mécanisme » est une des grandes erreurs qui sont à la base des conceptions scientifiques modernes ; peut-être pourrai-je expliquer cela plus complètement dans le prochain ouvrage que je me propose d’écrire dès que j’en trouverai enfin le temps…
Pour la figure du Tai-Ki, on peut se demander en quel sens au juste les deux demi-circonférences intérieures « valent » la demi-circonférence extérieure, car ce ne serait pas exact si on le prenait au sens d’une égalité quantitative. D’autre part, j’avoue ne pas comprendre qu’une demi-circonférence puisse être engendrée par le tracé d’un demi-diamètre ; elle ne peut l’être que par la rotation de celui-ci, qui alors n’a plus une position fixe comme celle de la perpendiculaire à l’axe relativement vertical ; il y a encore là quelque chose qui m’échappe.
Pour la phrase tirée de l’« Introduction » de Shankara, votre interprétation me paraît tout à fait exacte, et je ne vois rien à y ajouter.
Enfin, pour ce qui se rapporte au « Secret des Mantras », je vois qu’il s’est produit là une confusion qu’il importe de dissiper. Quand Shiva est considéré comme un des termes de la Trimûrti, il est bien le principe « Transformateur » (terme plus exact que celui de « destructeur » : il détruit la manifestation comme telle, sans doute, mais pour la ramener au Principe) ; mais, dans un texte shivaïte comme c’est le cas, Shiva est pris comme synonyme de Paramâshwara, qui contient tous les aspects (et alors l’aspect « transformateur » est appelé Rudra).
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes meilleurs et distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 12 октября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)