Le Caire, 18 octobre 1935
Monsieur,
J’ai reçu au cours de cette semaine, deux nouveaux envois de vous : « Æsculape » et l’« Esprit médical », où j’ai trouvé quelques articles intéressants ; merci encore.
Dans l’article sur Avicenne, il y aurait à relever quelques inexactitudes, notamment l’habituelle confusion à propos de « mysticisme » (c’est curieux de voir comme elle est de plus en plus courante en Occident), et la traduction du mot « Hokmah », qui signifie « sagesse », par « philosophie » ; celle-ci, en arabe, n’est jamais appelée autrement que « falsafah », qui est une altération de son nom grec…
Incidemment, je vois, parmi les annonces de collaboration à l’« Esprit médical », celle d’un assez sinistre personnage : Elian J. Finbert, trop connu ici, et fort peu avantageusement à tous points de vue ! Cet individu à éprouvé le besoin, il y a deux ou trois ans, de faire paraître sur moi, dans les « Nouvelles littéraires », un article de racontars aussi ineptes que mensongers. Je ne sais si vous lisiez le « Voile d’Isis » à cette époque, ni par conséquent si vous y avez vu la réponse que je lui ai faite… et à la suite de laquelle il s’est bien gardé de donner signe de vie.
Je viens de lire le « Bovarisme » ; cela se lit certes bien plus facilement et plus agréablement que la « sensibilité métaphysique », mais j’y ai retrouvé les mêmes tendances déjà affirmées : un « agnosticisme » radical, et même quelque chose de plus, puisque cela va, comme chez les sophistes grecs, jusqu’à la négation de la vérité (et non pas seulement de la possibilité de la connaître) ; un empirisme assez grossier au fond, confondant constamment l’idée avec l’image ; et cette façon de tout traiter en « jeu »… Il y a aussi quelque chose de curieux dans la confiance que l’auteur témoigne à la « physiologie », à l’« hérédité », etc., alors que, en même temps, il veut se montrer sceptique à l’égard des théories scientifiques actuelles comme de tout le reste ; cela est plutôt contradictoire ! Il est d’ailleurs évident que, quand il parle de « métaphysique », il entend ce mot dans un sens qui n’a rien de commun avec le nôtre ; et, quant à des influences orientales possibles, je n’en vois guère d’autres, pour ma part, qu’une idée de « mâyâ » assez mal comprise et déformée…
Je n’ai pas encore eu le temps de voir le livre d’Oldenberg, plus volumineux ; mais j’ai maintenant tant de choses à vous que je crois bien qu’il faudra finalement que je vous les renvoie en deux fois, à cause du poids. S’il en est ainsi, je répartirai les livres suivant leur format, afin que les paquets risquent moins de s’abîmer ou de se défaire en route.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 18 октября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)