Le Caire, 31 octobre 1935
Monsieur,
J’ai reçu encore plusieurs envois de vous depuis que je vous ai écrit ; je ne veux pas tarder davantage à vous en accuser réception et à vous remercier du tout.
Le numéro de « Visages du Monde » consacré à l’Inde est fort bien illustré ; quant aux articles, comme ils n’ont en somme qu’un caractère « pittoresque », il n’y a rien à redire… sauf pourtant en ce qui concerne certaines notes sur les temples, dont le ton, qui veut être « plaisant », est d’assez mauvais goût. Savez-vous ce que c’est au juste que cette « Titayna », dont j’avais déjà entendu parler comme d’une aviatrice, mais sur laquelle je ne sais en somme rien de précis ?
Par une coïncidence assez curieuse j’ai reçu d’autre part, juste en même temps, un numéro du « Larousse mensuel » qui contient un article sur la « pensée indienne » ; mais ce n’est, à vrai dire, que le résumé des opinions courantes des orientalistes…
L’interview du Docteur Carrel m’a un peu étonné, agréablement d’ailleurs, car je ne pensais pas qu’il était de ceux qui se rendent compte de l’aboutissement inévitable de la civilisation moderne ; ce qu’il dit des répercutions de certaines inventions sur les êtres humains est parfaitement juste.
Le compte rendu du livre de Chesterton sur saint Thomas ne donne pas l’impression de quelque chose de très profond ; j’ai lu autrefois un livre de lui dont le titre m’échappe ; il semble qu’il ait parfois des idées assez curieuses, mais peut-être surtout par la forme paradoxale sous laquelle il les présente.
Au sujet de Ravaisson, je me demande s’il est vrai que Bergson l’ait si bien compris qu’on le dit : il semblerait en effet que Ravaisson ait entrevu quelque chose de l’intuition intellectuelle, bien que ce soit toujours resté vague chez lui ; pour Bergson, au contraire, il ne s’agit jamais que de l’intuition sensible ; que de confusions dues à ce qu’on ne sait pas faire cette distinction essentielle !
L’histoire rapportée dans l’article de « Gringoire » est assez curieuse ; malheureusement, les articles de ce genre sont tellement « romancés » en général qu’on ne peut jamais savoir exactement ce qu’il y a de vrai là-dedans…
Enfin, j’ai reçu hier la suite de l’étude sur la mandragore, et je vois qu’elle doit se continuer encore. Il y a là dedans des choses vraiment curieuses au point de vue « documentaire » ; par ailleurs, l’auteur se fait évidemment de l’ésotérisme en général et de l’hermétisme en particulier, une idée plutôt singulière ; il faut dire qu’il paraît la devoir en grande partie aux modernes « occultistes », surtout à Éliphas Lévi ; on ne saura jamais combien d’idées fausses ces gens là auront contribué à répandre !
Je pense pouvoir vous retourner prochainement quatre volumes : ceux de J. de Gaultier, de Mukerji, de Tucci, et la « Méditation bouddhique ». À cause du format, comme je vous le disais la dernière fois, je réserverai la brochure de R. Jollivet pour vous la renvoyer en même temps que le livre d’Oldenberg, lorsque j’aurai lu celui-ci.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 31 октября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)