Le Caire, 17 novembre 1935
Monsieur,
J’ai reçu cette semaine votre lettre du 5 novembre ; depuis la dernière fois que je vous ai écrit, j’ai reçu aussi votre envoi de trois articles de « Passiflora » ; les figures qui sont reproduites là-dedans sont vraiment curieuses et je vous en remercie.
De mon côté je vous ai expédié la semaine dernière un paquet contenant quatre livres comme je vous l’avais annoncé ; il n’est donc plus temps de penser à un autre mode d’envoi, mais, de toutes façons je ne pense pas que la différence de frais puisse être bien considérable. Il ne me reste donc plus à vous renvoyer que la brochure sur l’« intuition métaphysique » et le livre d’Oldenberg ; je n’ai pas encore eu le temps de voir ce dernier.
Merci beaucoup de votre offre de m’envoyer l’« Histoire de l’Extrême-Orient » de Grousset ; si vraiment cela ne doit pas vous priver, je l’accepte avec plaisir.
Les « Contes de Goha le Simple » ne sont pas de Finbert, mais de Georges Adis, qui est mort depuis assez longtemps déjà. Quant à Finbert, il avait fondé autrefois à Alexandrie une revue intitulée « Les Messages d’Orient », avec Carlo Suarès (l’admirateur de Krishnamurti) ; mais, celui-ci n’ayant pas tardé à s’apercevoir que c’était surtout un prétexte pour lui soutirer des fonds, cette revue a cessée de paraître après 5 ou 6 numéros.
Au sujet de J. de Gaultier, les rapprochements que vous indiquez pourraient sans doute se soutenir, mais je crois que, s’ils existent, c’est bien à son insu ; cela ne change d’ailleurs rien en ce qui concerne ses tendances générales, qui sont évidemment opposées à toute doctrine traditionnelle.
Je ne connais rien de Calderon en dehors de ce qui a été dit dans le « Voile d’Isis » ; le premier article m’avait paru un peu vague, et me donnait l’impression de choses dont Calderon lui-même pouvait bien n’avoir pas été très nettement conscient ; mais je dois reconnaître que le dernier me paraît beaucoup plus précis et plus convainquant à cet égard.
1º – Je comprends mieux maintenant ce qui avait amené vos remarques sur la figure de Tai-Ki, mais, comme vous l’admettez vous-même, ces assimilations ne me semblent pas parfaitement exactes. Si l’on considère la circonférence comme représentant un aspect passif, son corrélatif, correspondant à l’aspect actif, n’est pas autre chose que son centre lui-même, qui est d’ailleurs la trace de l’axe vertical dans le plan horizontal ; et cette corrélation ne peut pas être assimilée purement et simplement à celle des deux axes du plan horizontal (qui sont deux diamètres rectangulaires de la circonférence).
2° – Pour l’hélice évolutive, le sens ascensionnel n’est pas un simple postulat, mais une conséquence nécessaire de la continuité existant entre tous les états de manifestation du fait même de leur enchaînement causal. Quant à la phase d’expiration, que vous envisagez comme descendante, la vérité est qu’elle ne comporte pas d’état de manifestation ; ce qu’on peut appeler l’« émission » des êtres dans le courant de la manifestation doit être considéré comme s’effectuant en un point indéfiniment éloigné vers le bas, de même que le retour au Principe s’effectue en un point indéfiniment éloigné vers le haut ; mais, en réalité, ces deux extrêmes coïncident, l’origine et la fin ne pouvant être qu’identiques dans l’absolu. – J’ajoute qu’on ne peut pas considérer uniquement l’expansion et la concentration comme se succédant l’une à l’autre ; on les retrouve toujours l’une et l’autre à tous les degrés de la manifestation, ce qui donne lieu dans celle-ci à des aspects apparemment « antinomiques » ; il y a là des considérations assez complexes à faire intervenir si l’on veut entrer dans des détails plus précis sous ce rapport…
3° – Votre point de vue pourrait se soutenir en effet si l’être était assuré de retrouver, dans un autre état, une position « centrale » correspondant à celle de l’homme dans le nôtre, mais ce n’est là qu’une possibilité parmi une indéfinité d’autres ; il y a donc beaucoup plus de chance pour qu’il se trouve désavantagé par son passage à un autre état. C’est en ce sens qu’il faut entendre ce qui est dit dans je ne sais plus quel texte, que « la naissance humaine (ou son analogue) est difficile à obtenir ».
4° – Je n’ai pas, pour le moment, le loisir d’examiner de très près les passages de la « Chhândogya Upanishad » que vous m’indiquez, mais il ne me semble pas qu’il y ait là de bien grandes difficultés.
5, 10, 7 – Vous avez raison de dire qu’il ne faut voir là que des analogies ; il y en a d’ailleurs de semblables dans bien d’autres textes (par exemple chez Platon) ; mais les théosophistes et autres qui n’entendent rien au symbolisme prennent tout dans le sens le plus grossièrement littéral et « terrestre »…
6, 2, 1-2 – L’interprétation du passage peut donner lieu à des doutes, parce que l’expression « Non-Être » n’a pas toujours et partout la même signification et peut ne pas se rapporter forcément à Ce qui est au delà de l’être (exemple : le (???) de Platon, qui n’est que la potentialité indistinguée). Maintenant, il faut dire aussi que le point de vue de Râmânuja correspond à un certain niveau de réalité ; il doit donc se trouver dans les Upanishads des passages qui peuvent s’y rapporter, comme il en est pour tout autre point de vue légitime dans son ordre.
8, 11, 1-3 – Il me semble que le « sommeil profond » n’est ici considéré comme « non-connaissance » que par rapport à la manifestation ; et il est bien, en effet, au delà de la connaissance distinctive.
8, 12, 1 – La différence entre le « jîvan-mukti » et le « vidîha-mukti » n’est en somme que dans les apparences qu’ils présentent pour les autres ; le « jîvan-mukti » lui-même ne peut être regardé réellement comme « incorporé », puisqu’il n’est plus aucunement affecté, conditionné ou limité par le corps ; du reste, l’état conditionné étant nul par rapport à l’inconditionné, quelle différence la présence ou l’absence du corps pourrait-elle faire quant à la possibilité d’obtenir la Délivrance ?
Le coupon joint à votre lettre n’est pas valable, faute d’avoir été timbré par la poste ; je suis donc obligé de vous le retourner ci-joint, et j’espère que vous pourrez faire réparer cette omission sans difficulté.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 17 ноября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)