Le Caire, 24 décembre 1935
Monsieur,
J’ai reçu ces jours derniers votre lettre du 10 décembre, ainsi que les articles que vous m’y annoncez, et dont je vous remercie ; et vous devez savoir maintenant que votre colis postal m’est bien parvenu aussi la semaine précédente.
Je vous retournerai le « Journal Médical » en même temps que vos deux livres que j’ai encore ; de celui d’Oldenberg, je ne suis arrivé jusqu’ici à lire que l’introduction : quelle incompréhension complète à l’égard des doctrines védiques !
Je n’ai pas reçu le « Lama aux cinq sagesses » ; j’accepte donc volontiers votre offre de me le communiquer aussi. Ce que vous m’en dites peut correspondre à une conception de certaines écoles bouddhistes ; il en est sûrement qu’il serait bien difficile d’exempter de tout reproche de contradiction… D’autre part, il est exact que les théosophistes, au début du moins, se sont surtout recommandés du bouddhisme thibétain, mais je pense que c’est bien à tort ; là comme ailleurs, les « renaissances » humaines n’ont en somme qu’une signification toute symbolique. – Quant aux phénomènes « magiques » dont vous parlez à propos de Milarépa, ils peuvent très bien être réels ; je ne vois pas du tout ce qui peut s’y opposer ; la question qui se pose à propos des choses de ce genre n’est pas celle de leur réalité, mais celle de l’importance qu’il convient de leur attribuer.
Non, je ne connais pas la traduction de la « Brihad-Aranyaka Upanishad » par Sénart ; l’échantillon que vous me citez ne paraît pas témoigner d’une grande compréhension, ce qui d’ailleurs ne m’étonne pas. – Je ne sais si je vous ai dit que celle qui a été publiée sous le nom d’Hérold est en réalité une œuvre collective, à laquelle collaborèrent Sylvain Lévi, Foucher et autres ; mais, à cause de leurs situations « officielles », ils préfèrent ne pas la signer et s’abritent derrière Hérold qui, je crois bien, n’a jamais su le sanscrit…
Je n’ai pas encore eu le temps de lire le livre de Gaigneron, de sorte que je ne peux guère vous en parler pour le moment ; je dois dire que, d’une façon générale, je n’aime pas beaucoup la forme dialoguée… D’un autre côté, je crains un peu, d’après ce que j’ai aperçu, qu’il ne se soit lancé parfois, par exemple à propos de théologie, dans des considérations qui auraient demandées à n’être abordées qu’avec plus de précautions. Quant à sa théorie du « damier », je suppose que ce développement lui appartient en propre, car je n’ai vu cela nulle part ailleurs ; pour la phrase que vous relevez, j’avoue que, jusqu’à plus ample examen, cela ne me paraît pas parfaitement clair.
Je ne pense pas que le passage de l’article d’Abdul-Hâdi où il est question d’« hallucination collective » à propos du monde sensible doive être interprété dans un sens « subjectiviste », mais bien plutôt au sens de la « mâyâ » hindoue ; du reste, l’hallucination n’est jamais, au fond, qu’une erreur portant sur le mode ou le degré de réalité de quelque chose, car on ne peut en aucun cas percevoir ce qui serait absolument irréel. Il y a aussi, dans ce passage, une allusion au rôle cosmogonique de l’homme, en rapport avec la position « centrale » qu’il occupe dans ce monde, et par suite de laquelle celui-ci, dans son ensemble, dépend effectivement de lui d’une certaine façon. – Sous ces réserves, les rapprochements que vous notez n’en sont pas moins intéressants, surtout en ce qui concerne Daudet. J’ai pourtant l’impression qu’il y a dans les idées de celui-ci, pour autant que ces articles me les font comprendre, quelque chose qui n’est pas entièrement « clarifié » et mis au point ; c’est dommage qu’il ne prenne jamais le temps d’approfondir plus complètement les questions auxquelles il touche… D’un autre côté, il est peut-être regrettable qu’il ait pris ce mot d’« universaux » qui peut donner lieu à des confusions, car c’est un terme connu de philosophie scolastique, mais avec un sens tout à fait différent de celui qu’il lui donne quelque peu arbitrairement.
J’ai maintenant, par l’article du « Journal Médical », une idée plus nette et plus complète du livre du docteur Carrel ; vous avez sans doute raison à ce sujet, et il semble bien que la partie critique soit en effet la meilleure ; quant à ce qu’il envisage pour remédier aux méfaits de la civilisation moderne, il est permis de douter que tout cela puisse avoir une bien grande efficacité. Du reste, il semble que beaucoup de gens se rendent enfin compte des inconvénients du prétendu « progrès », mais qu’ils ne voient guère comment il serait possible de sortir de cette situation, parce que ce sont toujours les principes qui leur font défaut…
Je ne connaissais pas du tout les travaux de Pawlow ; c’est curieux, mais je me demande si cela peut aller bien loin ; il est bien entendu que le « psychique » et le corporel sont liés, contrairement à la conception cartésienne, mais, malgré tout, il semble que des méthodes de ce genre ne permettent de saisir que les manifestations les plus superficielles.
Je vois que Finbert continue à prétendre s’occuper de l’Orient, qu’il ne connaît guère, car, comme tous ses pareils, il n’a jamais vécu ici que dans les milieux occidentaux ou « occidentalisés ». – Cela me fait penser aux frères Voronoff, qui sont d’une semblable origine : j’ai appris dernièrement qu’ils avaient autrefois exercé la médecine ici, et qu’ils en étaient partis à cause du peu de succès qu’ils rencontraient auprès de la clientèle…
1° – Vos énoncés me paraissent tout à fait corrects, sauf que, en parlant de l’hélice dans son ensemble, on ne peut l’appeler « trajectoire individuelle », puisque ses différentes spires correspondent à tous les états de manifestation, individuels ou non. Quant à l’autre aspect, s’il n’est pas figurable, c’est qu’il se réduit au point que les mathématiciens disent improprement « à l’infini » sur l’axe, c’est-à-dire au point ou les deux extrémités de celui-ci se rejoignent et coïncident.
2° – Je ne pense pas qu’on puisse dire réellement que l’état humain et l’état non humain qui lui fait suite soient « étrangers l’un à l’autre », puisqu’ils sont deux manifestations d’un même être ; ils ne sont étrangers qu’en tant qu’on les envisage séparément comme individualités ; mais, dès lors qu’on dépasse les limites d’un seul état, ce n’est pas l’individualité qui est à considérer, c’est ce dont elle n’est une manifestation parmi les autres.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 декабря 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)