Le Caire, 26 janvier 1936
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre du sept janvier, en même temps que les coupures que vous m’annonciez, puis un n° d’« Art et Médecine » et la suite de l’étude sur la mandragore, et enfin je viens de recevoir le « Lama aux cinq sagesses », que j’attendais pour vous répondre ; je vous en remercie bien vivement, et je vous en reparlerai quand je l’aurai lu.
Je pense pouvoir vous renvoyer d’ici peu ce que j’ai encore à vous, car j’ai enfin presque terminé le livre d’Oldenberg ; c’est sûrement un travail consciencieux au point de vue historique, mais ses préjugés occidentaux s’affirment parfois avec une curieuse naïveté, par exemple quand il veut faire certaines comparaisons avec le Christianisme, dont il paraît se faire l’idée la plus niaisement sentimentale qu’on puisse imaginer ! Je ne reviens pas sur l’introduction, car je vous ai déjà dit ce que j’en pensais ; là c’est l’incompréhension totale…
Pour ce qui est des phénomènes magiques dont vous parlez, je sais que cela existe, mais je dois dire que je n’ai jamais eu la curiosité de chercher à en voir ; il me suffit d’en comprendre la possibilité, ce qui est la seule chose intéressante là-dedans. – Cela me rappelle une histoire : quelqu’un ventait un jour à Mohyid-din ibn Arabi un personnage qui s’élevait en l’air et faisait d’autres choses extraordinaires de ce genre ; Mohyiddin répondit simplement : « Il faut croire que c’est un homme qui n’a pas grand chose à faire ! »
Pour l’article du docteur Pron sur la « métagnomie », je vois qu’en somme il essaie de faire une part à toutes les hypothèses, y compris celle des spirites, ce qui est un peu fâcheux ; quant à l’histoire des « archives âkâshiques », c’est un emprunt pur et simple aux théosophistes, et il est bien évident qu’il y a là une belle confusion entre l’ordre corporel et l’ordre subtil.
Je n’ai jamais rien écrit sur Plotin, et même j’avoue que je n’ai jamais eu le temps de l’étudier de près ; mais je sais qu’il y a là en effet bien des rapprochements à faire avec les doctrines orientales, de sorte que je ne suis nullement surpris de ceux que vous avez relevés, et qui me paraissent tout à fait justifiés. Seulement, il y a une chose qui m’a toujours étonné : c’est cette histoire d’états que Plotin aurait atteint un certain nombre de fois dans sa vie, et qui, par là même, semblent n’avoir rien eu de permanent, ce qui se comprend mal au point de vue initiatique ; il y aurait eu là, en tout cas, quelque chose de très incomplet sous le rapport de la réalisation.
1° – La difficulté que vous notez pour l’emploi du mot « informel » me paraît inévitable, car on est bien forcé de l’appliquer à tout ce qui échappe, de quelque façon que ce soit, à la condition individuelle.
2° – Les états de manifestation qui se font suite sont, sans doute, étrangers l’un à l’autre en un certain sens, mais seulement si on les envisage en eux-mêmes et séparément, ce qui ne répond jamais qu’au point de vue le plus extérieur, et nullement à la réalité même de l’être. – Je suis content que mon dernier article vous ait apporté quelques éclaircissements ; mais peut-on vraiment parler de quelque chose qui serait légitime pour l’homme « ignorant », alors que, au fond, c’est en réalité l’« ignorance » elle-même qui est illégitime ?
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 26 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)