Le Caire, 28 février 1938
Monsieur,
J’ai reçu il y a quelques jours déjà votre lettre du 11 février, ainsi que les articles que vous m’annonciez ; merci du tout.
Au sujet de la « superconscience », votre interprétation est bien exacte ; il s’agit en somme toujours de possibilités de l’état humain, considéré dans ses prolongements s’étendant en différents sens, vers les états supérieurs (superconscience) aussi bien que vers les états inférieurs (subconscience).
« Faire son salut », ce n’est pas encore être « réintégré » ; il ne s’agit là que de quelque chose qui concerne l’état humain (encore humain à ce stade), et non la totalité des états de l’être ; mais, quand vous parlez d’entrer en correspondance avec les modalités d’autres états qui sont le plus rapprochées de l’axe, cela du moins me paraît tout à fait acceptable.
Les réserves que vous faites au sujet de la « Voie Métaphysique » sont, dans l’ensemble, très justifiées, et vous n’êtes pas le premier à me faire part de semblables remarques ; au fond, ce qu’on peut reprocher surtout à l’auteur, c’est un certain manque de précision, allant parfois jusqu’à une véritable négligence dans l’expression ; l’emploi d’un mot tel que « mécanisme », par exemple, est certainement une impropriété de cette sorte, dont il ne paraît pas avoir envisagé les inconvénients. Quant à ce que vous appelez son préjugé anticlérical, il serait plus exact de dire que c’est en réalité un préjugé antijuif, qui s’étend naturellement à tout ce qui, dans le Christianisme, lui paraît porter la marque d’une origine spécifiquement judaïque.
Je viens d’avoir l’explication de l’énigme d’Aldous Huxley : celui-ci est devenu, depuis un certain temps, le disciple d’Ouspensky, lequel fut autrefois l’associé du fameux Gurdjieff, avant de fonder sa propre école en Angleterre (grâce aux subventions de Lady Rothermere) ; il ne s’agit donc pas d’initiation authentique, mais de quelque chose d’assez suspect...
Oui, j’ai lu le nouveau livre du Dr Fiolle, et M. Préau doit en parler dans les « Études Traditionnelles » comme il l’a fait pour le premier ; il est peut-être moins net que celui-ci dans la forme (je le lui ai dit d’ailleurs), mais certainement bien dans le même sens quant au fond ; mais le compte rendu que vous m’avez envoyé est franchement inintelligible !
Il est exact que l’école de Shankara existe toujours et que ce nom est devenu le titre de son chef (il y en a même deux, mais l’ une d’elles est illégitime, étant née d’une scission à laquelle des influences politiques n’ont pas été étrangères) ; quant à assimiler son rôle à celui d’un évêque, c’est vraiment enfantin ; Brunton a d’ailleurs souvent bien des incompréhensions... – Le « Maharshi » est un personnage tout à fait réel, et je connais plusieurs personnes qui sont auprès de lui actuellement ; j’ai d’ailleurs parlé de certains de ses écrits dans mes comptes rendus, il y a déjà un certain temps, et je viens d’en recevoir d’autres dont je parlerai également.
Je suis tout étonné que vous n’ayez pas connu « Kim » plus tôt ; c’est en somme un récit autobiographique, mais assez embelli, car la réalité est plus « policière ». Le vieux Lama représente, au fond, les personnages respectables, dont on se sert comme de « paravents », en utilisant leur ignorance des choses de ce monde, et qui ne se doutent certes pas de ce qui se dissimule parfois dans leur entourage !
J’ai entendu parler du livre de G. Le Bon sur l’Inde, mais je ne l’ai jamais lu ; il est bien certain qu’il y avait chez lui des limitations qui ne lui permettaient pas de saisir le point de vue purement métaphysique, mais, dans un ordre plus contingent, il paraît qu’il avait pris dans l’Inde, sans qu’il ait jamais voulu en convenir, bien des idées qu’il a utilisées à sa façon par la suite, en les présentant sous une forme « scientifique » occidentales ; on m’a raconté autrefois sur lui des choses dont je n’ai pas retenu le détail, mais qui donnaient à penser qu’il n’était pas toujours d’une parfaite bonne foi... Son interprétation de la triade bouddhique me paraît tout à fait fantaisiste ; je me demande d’où il a bien pu tirer cela.
L’article du Dr Pron est en effet plus intéressant que les précédents, mais confirme encore mon impression qu’il doit être théosophiste (le livre de Francé, dont j’ai parlé il y a quelque temps, a été publié par les Éditions Adyar). – Pour la « prière des arbres », comme d’ailleurs pour celle de certains animaux (singes, éléphants), il est bien certain qu’il s’agit d’une correspondance symbolique réelle ; les rites vraiment traditionnels sont toujours réglés en correspondance avec l’ordre cosmique tout entier.
L’article de Thérive sur le livre de Lavelle est assez ambigu, et ses intentions ne sont pas bien claires ; avec le genre d’esprit « pointu » que je connais à Thérive, on peut toujours, quand il adresse des compliments à quelqu’un, se demander si au fond il ne veut pas faire de l’ironie ! – Quant à celui d’Houllevigne, comme vous le dites, c’est encore un indice que la croyance au « progrès » commence décidément à être bien atteinte ; mais il est certain que cela vient un peu tard, alors que le mal est déjà fait...
Je ne sais pas quelle impression peut donner réellement Pétersbourg, mais, tout de même, ce qu’en dit Brian-Chaninov me paraît fortement exagéré ; je suis pourtant un peu habitué à voir des exemples de ces imaginations saugrenues, spécifiquement slaves, mais malgré tout, ils me causent toujours un certain étonnement.
Je vais pouvoir enfin vous retourner, un de ces prochains jours, trois volumes que je suis arrivé à lire ces derniers temps. Celui de « Grey Owl » est vraiment curieux au point de vue de la psychologie animale, et l’idée qu’il en donne est certainement bien plus juste que celle qu’on pourrait s’en faire d’après toutes les théories conventionnellement admises. Je n’ai jamais pu comprendre comment l’idée d’une absurdité telle que les « animaux-machines » pouvait être même concevable ; c’est un bel exemple des aberrations dues à l’esprit de système ! Le livre de St. Zweig m’a intéressé, car, des trois personnages dont il parle, Nietzsche est le seul dont je connaissais plus que le nom ; mais quelle impression de mentalités troubles se dégage de tout cela ! Quant à la biographie de V. de l’Isle-Adam, j’y ai trouvé aussi bien des détails que je ne connaissais pas, mais elle me paraît, dans l’ensemble, un peu superficielle et « extérieure », car on n’y voit pas du tout d’où avait pu lui venir la connaissance de certaines choses ; ce point reste toujours bien énigmatique...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 28 февраля 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)