Le Caire, 24 janvier 1938
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre du 13 janvier il y a quelques jours déjà ; j’attendais pour y répondre le livre et les articles annoncés, qui sont arrivés aujourd’hui seulement (les imprimés ont presque toujours du retard) ; merci du tout.
Merci aussi de m’avoir communiqué la correspondance que je vous retourne ci-joint, et dont j’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt. Je me demande ce qu’il faut penser de cette lettre déconcertante du Dr Carrel ; peut-être, comme vous le dites, ne se rend-il pas entièrement compte de la portée de ce qu’il écrit ; mais n’y aurait-il pas là aussi, dans une certaine mesure, une « attitude » permettant d’éluder les objections plus ou moins embarrassantes ? Dans ce dernier cas, il aurait tout au moins conscience d’avoir touché à un domaine où il n’est pas très sûr de lui...
M. Préau m’avait dit avoir reçu votre lettre et votre article ; je suis content de voir qu’il n’a pas trop tardé à vous envoyer les adresses demandées.
Ce que vous dites à propos de Fichte pose en effet encore une énigme, car il y a là des choses qui sont difficilement conciliables mais ces sortes de contradictions, évidemment inconscientes, ne sont-elles pas en somme une chose assez courante chez les modernes, et une conséquence naturelle de la confusion de notre époque ?
De l’article sur Nietzsche, je pense la même chose que vous ; j’avoue que je ne réussis pas à démêler le chaos ! – Pour la phrase que j’avais relevée dans le précédent article de L. Lavelle, vous avez raison, mais précisément ce qu’il y a de grave là-dedans, c’est le fait de réserver le nom de « connaissance » à ce qui n’est pas la véritable connaissance, à ce qui n’en est qu’une participation indirecte et plus ou moins lointaine.
Je connais M. Dupont, qui est l’ancien bibliothécaire du Musée Guimet ; c’est un excellent homme, assurément sans parti pris (quoique très catholique), mais qui ne semble pas avoir rien de « transcendant »...
Soloview ou Soloviov (les noms russes se transcrivent de bien des façons diverses) est bien celui dont il est question dans le « Théosophisme » ; c’était effectivement un personnage assez extraordinaire par bien des côtés, et certainement très « slave » ; je trouve qu’il y a quelque parenté d’esprit entre lui et Berdiaeff. Quant à Brian-Chaninoff, c’est encore un autre échantillon de la mentalité slave, mais de qualité bien inférieure à ceux-là ; il m’a obsédé autrefois de ses histoires de « congrès psycho-sociologiques » sans que j’aie jamais pu comprendre le but qu’il se proposait...
Il y a longtemps que je suis fixé sur le compte du Dr Baudouin : il manque totalement de jugement, et même d’équilibre, et a de curieuses similitudes avec P. Le Cour ; sa « Préhistoire par les étoiles » est une chose inouïe ! Quant à Marquès-Rivière, il est exact qu’il a eu, il y a deux ou trois ans, une récompense prélevée sur un prix de l’Académie, je ne sais pour quelle raison, mais en tout cas cela n’a pas le moindre rapport avec son voyage dans l’Inde ; du reste, ce n’est pas l’Académie qui donne des « missions » de ce genre...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 января 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)