Le Caire, 24 septembre 1937
Monsieur,
J’ai reçu hier votre lettre du 11 septembre, qui s’est croisée avec la mienne ; celle-ci vous expliquera la raison de mon silence bien involontaire. Rien de vos envois ne s’est égaré, heureusement, et je vous renouvelle encore tous mes remerciements.
Merci aussi de votre offre de me communiquer les deux livres de Kierkegaard ; je l’accepte volontiers, car je ne serai pas fâché de pouvoir ainsi me rendre compte directement de ce que sont ses idées et non pas seulement à travers des articles comme celui que vous me rappelez, qui peuvent ne les interpréter que d’une façon plus ou moins exacte et en tout cas incomplète.
J’ai enfin pu arriver à lire deux des autres livres que j’ai depuis si longtemps déjà : Carlyle et Hegel ; je tâcherai de vous les renvoyer prochainement. J’ai voulu voir entièrement les extraits de Hegel, mais je dois dire que c’est une lecture plutôt pénible pour quelqu’un qui n’a pas le goût des « abstractions », et des constructions artificielles ; par certains côtés, cela m’a quelque peu rappelé Wronski, mais avec une compréhension plus bornée... Ses confusions sur le Bouddhisme et le Brâhmanisme sont assurément excusables pour son époque ; mais sa façon d’envisager la religion en général implique une perspective qui est bien spécifiquement protestante : quelle ignorance totale de la valeur des rites ! Et que dire de sa prétention de mettre la philosophie au dessus de tout ? Une autre chose qui m’a frappé, c’est le caractère à la fois fantaisiste et superficiel de ses considérations sur l’architecture gothique ; il ne paraît pas se douter le moins du monde des connaissances réelles que possédaient les constructeurs du moyen âge...
Quant au « Sartor Resartus », où des réflexions intéressantes sont comme noyées dans un extraordinaire fatras, je ne sais vraiment trop ce qu’il faut en penser au fond : est-ce bien une œuvre influencée par la philosophie allemande, comme le dit le traducteur, ou ne serait-ce pas plutôt une critique de la « façon de penser » des Allemands ? La seconde hypothèse me paraît d’autant plus vraisemblable qu’en somme ce genre de plaisanterie à froid est tout à fait dans le goût anglais...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 сентября 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)