Le Caire, 4 juillet 1937
Monsieur,
J’ai reçu ces jours derniers votre lettre du 20 juin, ainsi que votre envoi d’imprimés contenant le nº d’« Æsculape » et divers articles ; merci du tout.
Je suis heureux de savoir que votre article est accepté par « Hippocrate » ; s’il paraît avant la fin de l’année, il n’y aura pas trop lieu de se plaindre, car cela ne représente en somme qu’un délai très normal. Pour les deux additions dont vous m’envoyez la copie, je les trouve très bien et ne vois aucun changement à vous proposer. Merci d’avance pour les exemplaires du tirage à part que vous avez l’intention de faire faire.
La lettre d’A. Schweitzer (dont vous devez avoir le livre maintenant) est plutôt insignifiante en effet ; mais elle confirme bien son parti pris en faveur des orientalistes, dont il accepte aveuglément les interprétations ; si la lecture de mes livres ne lui a pas même donné un doute sur la valeur de celles-ci, c’est qu’évidemment il n’y a rien à faire... Les œuvres « philanthropiques » auxquelles il se consacre sont bien en accord avec sa mentalité moraliste ; tout cela n’a certes aucun rapport avec la compréhension doctrinale, et il aurait mieux fait de ne jamais se risquer à sortir de ce domaine pratique...
L’interview de Goethe le montre beaucoup plus leibnitzien que je ne l’aurais cru ; il n’y a même là pas grand’chose qui ne tienne de cette source ; c’est peut-être son altercation avec le chien qui est ce qu’il y a de plus étrange... À propos de chien, l’histoire de « Gustave » me fait bien le même effet qu’à vous ; il est toujours trop facile de qualifier de folie tout ce qu’on ne peut pas expliquer autrement !
Il semble bien que, pour beaucoup, du moins, (car il ne faut peut-être pas trop généraliser), il soit plus difficile de s’affranchir du temps que de l’espace ; c’est sans doute à cela que se rattache la remarque que vous faites à propos du « Visage vert ».
Pour l’« Annonciateur » de Villiers de l’Isle Adam, je dois vous avouer que je n’arrive pas à me rappeler d’une façon tant soit peu précise ce dont il s’agit ; mais, en tout cas, pour ce qui est du serpent, il n’y a certainement pas autre chose là qu’une allusion au serpent tentateur de la Genèse (rattaché évidemment ici à l’origine de la mort dans le monde terrestre) ; l’auteur semble même accepter la localisation vulgaire de l’Éden en Mésopotamie,
Je connais les contes d’E. Poe dont vous parlez ; il s’y trouve en effet des choses intéressantes ; mais je ne suis pas bien sûr que l’idée d’une inspiration swedenborgienne soit entièrement justifiée ; chez Balzac, cette “source” est beaucoup plus nettement apparente (“Louis Lambert” et surtout “Séraphita”).
Je vous remercie pour le livre du P. Garrigou-Lagrange, mais je ne crois pas pouvoir en tirer grand’chose, car je me doute bien à peu près de ce que cela peut être. – Je connaissais l’étymologie du mot « personne » ; mais il resterait à expliquer pourquoi la « personnalité » a été prise (au moins à partir des scolastiques) pour désigner autre chose que l’individu ; pourrait-on dire que la personnalité (non pas la « personne ») est ce qui se sert du masque (lequel est l’individu) ? Évidemment, le mieux est peut-être d’employer le moins possible des mots qui, comme ceux-là, ont été trop usités dans des sens divers par les philosophes, qui excellent toujours à embrouiller la terminologie ; mais il n’est pas toujours facile de les éviter complètement...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 4 июля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)