Le Caire, 7 juin 1937
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 28 mai, en même temps que l’enveloppe contenant « Æsculape » et divers articles ; merci du tout,
Je ne suis pas plus étonné que vous de la réponse négative du « Mercure », mais il valait mieux que vous soyez fixé ainsi sans plus tarder. Espérons que vous allez avoir plus de chance avec « Hippocrate » ; s’il y a hésitation de ce côté comme vous le pensez, quelles peuvent en être les raisons ?
Les idées du Dr M. Baudouin sont toujours bien extravagantes ; avez-vous jamais eu l’occasion de lire sa « Préhistoire par les étoiles » ? Il ne manque certes pas d’imagination, mais cela ne suffit pas...
Quant à Henzé, il y a longtemps que je connais son attitude ; il est assurément très vrai que les médiums fraudeurs ne sont pas rares ; mais il part de l’idée préconçue que les « phénomènes » ne peuvent pas exister ; au fond, c’est un exemple assez typique de l’esprit « scientiste », et cela se voit d’ailleurs rien qu’à la façon admirative dont il s’exprime dès qu’il parle de n’importe quel savant officiel !
Pour ce que vous dites à propos du livre de Maritain, vous avez tout à fait raison ; il est d’ailleurs certain que, dès qu’un élément sentimental intervient, des déviations de ce genre risquent toujours de se produire, même dans la « bhakti » hindoue ; mais cela ne va nulle part aussi loin qu’en Occident, soit à cause du tempérament de la race, soit à cause du caractère de « passivité » qui est inhérent au mysticisme (les deux choses se tiennent d’ailleurs probablement d’une certaine façon). Quant à l’étrange interprétation de la « réalisation métaphysique », il suffit, pour l’écarter, de remarquer que le domaine métaphysique, au vrai sens du mot, est au delà de toute dualité et de toute opposition. Il est exact que Maritain évite toujours de m’attaquer trop directement, et même le plus souvent de me nommer, la franchise n’est certes pas sa qualité dominante...
Je ne sais pas non plus ce qui a pu faire le succès du « Golem » ; ce qu’il y a de sûr, c’est que les occultistes d’écoles plus ou moins suspectes en font grand cas. Le « Visage vert » me paraît cependant plus dangereux, parce qu’il y a là (mais est-ce conscient chez l’auteur ou seulement chez ceux qui l’ont « inspiré » ?) comme une volonté de « contrefaçon » de certaines données traditionnelles, allant même jusqu’à l’emploi de formules précisés destinées à faire illusion. Quant à la fin, elle représente surtout la conception qu’a Bô Yin Râ (bien qu’il n’en parle pas dans ses livres) du but de l’initiation ; cette idée d’une collaboration de deux êtres qui finissent par se souder en quelque sorte en un seul, outre qu’elle est une impossibilité, est particulièrement nuisible du point de vue des déviations du même genre que celle à laquelle vous faites allusion à propos du livre de Maritain.
J’ai lui le livre d’A. Schweitzer, qui est bien tel que je m’y attendais ; il n’y a vraiment rien à en tirer, et c’est seulement curieux comme nouvel exemple de l’incompréhension occidentale ; c’est d’ailleurs fait entièrement d’après les orientalistes. Je vous le retournerai un de ces jours, car, si j’attendais d’avoir lu les autres volumes que j’ai encore, ce serait probablement un peu long (il faut toujours que je commence par les livres qui attendent des comptes rendus, et qui, hélas ! ne sont pas tous des plus intéressants), et d’ailleurs cela ferait un paquet trop gros pour être accepté à la poste.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 7 июня 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)