Le Caire, 6 février 1937
Monsieur,
J’ai reçu avant-hier le livre de Maeterlinck, ainsi qu’une enveloppe contenant divers articles ; merci pour le tout.
De l’« Ombre des Ailes », je n’ai vu jusqu’ici que l’article de Daudet, très élogieux cette fois encore ; mais ce qui m’étonne davantage, c’est l’expression réitérée de son admiration pour André Godard, personnage assez singulier, toqué de « prophéties », celui-là encore, et auquel je n’aurais jamais cru qu’on pouvait accorder une pareille importance... – À propos de « prophéties », la mode s’en répand de plus en plus : je viens encore de recevoir un nouveau volume sur Nostradamus !
L’histoire de Loisy et de l’abbé Brémond m’a un peu surpris, car je n’aurais tout de même pas cru que les sympathies modernistes de ce dernier allaient jusque là. Quant au P. Laberthonnière, il est bien connu qu’il fut l’inspirateur de Le Roy et surtout de Blondel ; certains assurent même qu’une bonne partie de ce qui porte la signature de Blondel aurait été en réalité écrit par lui ; il aurait trouvé ce moyen de tourner la défense qui lui avait été faite de publier quoi que ce soit...
L’article sur Unamuno confirme formellement ce que vous aviez supposé l’autre fois au sujet de la syphilis. Mais que dire des connaissances historiques des frères Tharaud, qui, à propos des rois de Prusse, confondent les Chevaliers Teutoniques avec l’Ordre du Temple ?
Le Dr Prou, dans son article sur la « matière », fait une confusion d’un autre genre : il prend pour la « science-religion de l’Inde ancienne », comme il dit assez bizarrement, ce qui n’est en réalité que pures élucubrations théosophistes ; jamais aucune doctrine traditionnelle, notamment, n’a parlé de plusieurs éthers...
Depuis que je vous ai écrit, j’ai lu « L’Ombre du Ma-Koui », où il y a des choses vraiment assez curieuses, sans que cela aille très loin, naturellement ; l’auteur se rend tout au moins compte qu’il existe beaucoup de choses qu’il est impossible de faire rentrer dans les « catégories » occidentales, et il critique très justement l’incompréhension ordinaire à cet égard ; quoiqu’il n’aborde le fond même d’aucune question, c’est bien déjà quelque chose tout de même !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 6 февраля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)