Le Caire, 5 mars 1937
Monsieur,
J’ai bien reçu en son temps votre lettre du 30 janvier, et je m’excuse d’avoir tant tardé à y répondre ; j’ai été quelque peu fatigué, ce qui m’a mis bien en retard pour tout... Avant-hier, votre lettre du 20 février m’est arrivée à son tour, ainsi que l’enveloppe contenant des coupures diverses ; merci du tout.
Tout d’abord, pour ce qui est de votre projet d’article sur le livre du Dr Carrel, il me paraît réellement très digne d’être publié, d’autant plus qu’il appelle l’attention sur des points, qui comme vous le dites, ont été passés sous silence dans les comptes rendus. Il faudrait seulement que je le relise encore un peu plus tranquillement, pour pouvoir vous indiquer s’il y a des passages qui gagneraient à être modifiés, quoique je n’aie en tout cas rien remarqué de grave à cet égard ; je vais tâcher de faire cela le plus tôt possible, après quoi je vous le retournerai aussitôt (à moins pourtant que vous n’en ayez le double, ce qui rendrait cet envoi inutile ; vous voudrez bien me le dire, car il suffirait alors que je vous fasse part de mes remarques). –Quant à savoir où le publier, je n’oserais pas vous engager à vous adresser au « Mercure de France », qui vous trainerait sans doute, comme beaucoup d’autres, et pendant des mois ou même des années, et peut-être sans aucun résultat ; on ne refuse presque jamais, mais on ajourne indéfiniment, c’est là le système... Du reste, cette revue ne nous est certainement pas favorable ; il semble qu’il y ait toujours là l’ombre de feu Du[reste du nom illisible], qui m’avait voué une sorte de haine dont je n’ai jamais pu deviner les raisons !
J’ai lu le livre de Maeterlinck, et je vous le retournerai un de ces jours avec les deux autres que j’ai encore. Il est vrai qu’il y a tout de même là plus de « lueurs » que dans ses précédents volumes mais je ne crois pas que cela aille encore très loin, consciemment du moins, car cela se trouve contredit par bien d’autres passages où, au fond, il retombe toujours dans son « agnosticisme » ; et puis il y a aussi toutes ces confusions d’« espace infini », de « temps éternel », etc., dont il ne peut pas arriver à sortir... – À propos du temps et de l’article de L. Lavelle, ce que vous dites est bien exact : l’instant est par rapport à la durée l’analogue de ce qu’est le point par rapport à l’étendue ; mais il doit être bien entendu que la durée est continue, tout comme l’étendue. L’idée d’un temps discontinu, qui entraîne de multiples contradictions, n’est pas une chose nouvelle ; elle remonte en réalité à Descartes, qui en tirait cette conséquence que Dieu doit en quelque sorte créer le monde de nouveau à chaque instant, puisqu’il ne peut y avoir ainsi aucune connexion réelle entre les instants successifs.
J’accepte votre offre de ne communiquer les divers ouvrages que vous m’énumérez dans votre première lettre (cinq en tout), car je n’en ai vu aucun ; mais ne vous pressez pas de me faire l’envoi, j’ai encore bien des lectures en retard ; et, en tout cas, j’espère que vous ne serez pas trop pressé que je vous les retourne... Quelques personnes qui ont lu le livre d’A. Schweitzer en allemand (je ne savais pas qu’il avait été traduit) m’en ont dit beaucoup de mal, de sorte que je ne suis nullement surpris de ce que vous m’en dites à votre tour ; mais je ne serai pas fâché tout de même d’avoir l’occasion de voir ce qu’il y a au juste là-dedans !
Je ne suis pas arrivé jusqu’ici à éclaircir davantage l’histoire d’« Unité de l’Asie » ; ce qu’il y a de sûr, c’est que, depuis assez longtemps, les Jésuites affichent vis-à-vis de l’Orient une attitude extérieurement sympathique, mais pleine d’arrière-pensées. Dans- l’Inde, ils n’ont que des éloges pour le Védânta, mais, en même temps, ils s’appliquent à le présenter de façon à en réduire la portée à celle d’une simple « philosophie »... qu’il serait possible d’« annexer » tout comme celle d’Aristote ! Il y a aussi, à un autre point de vue, une chose vraiment singulière : ces mêmes Jésuites de l’Inde (belges pour la plupart) ne perdent aucune occasion de se montrer partisans enthousiastes de Gandhi, ... et le gouvernement anglais les laisse parfaitement tranquilles ; comment expliquer cela ?
Pour la coupure jointe à votre première lettre, l’assassinat de Nav. est en effet un mystère, comme il y en a d’ailleurs un certain nombre actuellement, et qu’on s’applique soigneusement à ne pas éclaircir. Nav. était en relations avec beaucoup de choses disparates, sinon même opposées ; mais, malgré tout, je n’ai pas l’impression qu’il ait été un « contre-initié », et c’est même peut-être parce qu’il ne l’était pas, mais connaissait trop de choses malgré cela, qu’il a été tué. L. Daudet a parlé de lui avec une sympathie qui peut sembler quelque peu étonnante ; il paraît d’ailleurs qu’il avait collaboré à la « Revue Universelle »... D’autre part, les journaux ont raconté à son sujet beaucoup d’histoires, plus ou moins fantastiques, et qui témoignent, notamment en ce qui concerne la Mac∴, d’un assez curieux mélange d’ignorance et de mauvaise foi ; mais il y a, au milieu de tout cela (et précisément dans la coupure que vous m’avez envoyée), une chose particulièrement bizarre et qui m’intrigue quelque peu : c’est l’allusion à une soi-disant « Maç∴ verte », qui n’a jamais existé en réalité, mais dont la dénomination me rappelle toute une série d’histoires suspectes où la couleur verte reparaît invariablement, et auxquelles se sont trouvés mêlés beaucoup de gens que je ne connais que trop ; il va donc falloir que je tâche de savoir un peu ce qu’il y a encore là-dessous... Une des « sources » dont tout cela paraît être sorti, c’est le « Visage vert » de feu Gustave Meyrinck ; je ne sais si vous avez lu ce livre, dont je trouve l’« atmosphère » véritablement sinistre (celle du [...]
[Le reste de la lettre est manquant]
Каир, 5 марта 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)