Le Caire, 18 octobre 1936
Monsieur,
Merci de votre envoi de livres qui m’est arrivé en même temps que votre lettre du 4 octobre. Si je comprends bien, je devrai vous retourner seulement les deux volumes de Mme David-Neel.
J’ai déjà lu plusieurs livres de Seabrook, mais je ne connaissais pas celui-là ; en général, il s’y trouve pourtant ça et là des choses assez intéressantes, parce qu’il n’a pas le parti pris habituel des voyageurs occidentaux ; mais ce que vous me dites de ce volume me fait craindre qu’il ne vaille pas les autres…
J’ai les « Sectes bouddhiques japonaises » de Stinilberg Oberlin ; c’est en effet un ouvrage impartial, ce qui est bien déjà un mérite en pareil cas.
Je ne me souviens plus si Mario Meunier m’avait parlé des « Allégories Homériques » d’Héraclide ; je vous remercie de votre proposition au sujet du texte, mais je dois vous avouer que je suis tout à fait comme vous à cet égard : j’ai fort oublié le grec n’ayant presque jamais eu l’occasion de m’en occuper.
Pour l’histoire de la « Talking mongoose », je n’ai pas voulu dire que, à supposer la chose vraie, il s’agisse d’une véritable mangouste, d’autant plus qu’on ne voit pas très bien comment elle serait venue là, mais il peut se faire que ce soit une forme prise par une sorte de « coagulation » d’une influence errante, sans qu’il y ait besoin pour cela d’une opération de la jeune fille ou d’une autre personne puisqu’il arrive parfois que de telles choses se produisent dans des lieux complètement inhabités ; ce qui est curieux, c’est que, à notre époque, la théorie spirite de la nécessité des « médiums » semble avoir fait perdre de vue l’existence de manifestations spontanées.
Il paraît que le livre sur la grande pyramide a eu un succès extraordinaire et se vend par milliers grâce à une propagande trop savamment organisée pour n’être pas suspecte ; il y a dans ces soi-disant « prophéties » des choses tout à fait absurdes ; vous verrez d’ailleurs ce que j’en dis dans mes comptes rendus (probablement en novembre)…
J’avais déjà entendu parler de K. Mansfield et de son séjour chez Gourdjieff, que certains disent même avoir avancé sa mort ; j’ai connu des gens qui étaient en relations avec ce Gourdjieff, dont on n’a jamais pu savoir au juste s’il était Russe ou Bulgare ; en tout cas, il semble bien que c’était, non seulement un charlatan, mais un assez sinistre personnage ; je ne sais pas ce que tout cela est devenu ni s’il subsiste encore quelque chose de cette organisation.
Je suis content que vous ayez pu enfin avoir la « Crise du Monde moderne » ; pour la difficulté que vous me signalez, elle tient tout simplement à ceci : le développement d’un cycle, considéré par rapport à l’hélice évolutive, s’effectue bien seulement dans un plan horizontal ; mais, considéré en lui-même et isolément de l’ensemble, il s’effectue dans un sens descendant ; il y a là deux points de vue qu’il ne faut pas confondre.
Pour les « protocoles », la mystification consiste en ce que le pseudo-document a été fabriqué par la police russe et attribué à une organisation sioniste, laquelle est tout ce qu’il y a de plus « exotérique » et dépourvue de « secrets » quelconques. Que l’« esprit » corresponde cependant à quelque chose qui existe réellement, c’est là une tout autre question ; c’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus étonnant, étant donné que la plus grande partie dudit document a été purement et simplement copié dans un vieux pamphlet dirigé contre Napoléon trois !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 18 октября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)