Le Caire, 26 septembre 1936
Monsieur,
J’ai reçu en même temps votre lettre et votre envoi d’articles ; merci du tout. De mon côté je vous ai expédié avant hier les deux livres ainsi que je vous le disais dans une dernière lettre.
Je ne connais pas « Au pays des brigands gentilshommes » dont vous me parlez ; je crois que c’est le seul livre de Madame David-Neel (à part le dernier) que je n’ai pas lu.
L’article de Semenoff est vraiment un beau gâchis ; cela ne m’étonne d’ailleurs pas de sa part… Quant à l’article sur le Yoga, c’est encore plus ridicule ; on m’a dit cependant que le livre de C. Kerneiz (F. Guyot) dont il est question là-dedans est mieux que la généralité des productions occidentales sur le même sujet ; du reste, j’ai vu de lui divers articles qui, sans aller bien loin, étaient du moins assez sensés (notamment contre l’agitation de la vie moderne).
L’article de la « Croix » contre le bouddhisme est surtout remarquable par ses attaques injurieuses ; il est curieux qu’il y ait des gens pour qui cela semble tenir lieu d’argumentation ! À part cela on y trouve surtout les confusions courantes en occident… D’un autre côté, il faut dire que le bouddhisme japonais, du moins en ce qui concerne les branches qui sont citées en la circonstance, est lui-même une espèce de « modernisme » très influencé par des idées occidentales.
J’avais déjà vu des histoires sur la « Talking mongoose » dans des revues anglaises ; on ne sait pas trop ce qu’il y a de vrai là-dedans, mais, en tout cas, si la chose est authentique, il ne peut s’agir là que de manifestation d’une « influence errante » ; quant au « canshee », je ne connaissais pas le mot, mais ces phénomènes « prémonitoires », sous des formes diverses, sont en effet assez commun dans certains pays. Ce que dit M. de Unamuno ne me paraît guère pouvoir s’interpréter autrement que vous le faites : puisqu’il écarte expressément l’alcoolisme comme cause pathologique, il est vraisemblable qu’il doit s’agir de la syphilis ; mais celle-ci est-elle réellement répandue à un tel point en Espagne ? J’avoue que je n’en sais rien…
L’article sur Blondel m’a un peu étonné ; il faut croire, d’après cela, qu’il s’est produit chez lui un certain changement, car ce que je connaissais de lui indiquait surtout des tendances très modernes et, par bien des côtés, apparentées à celles de Bergson. Peut-être ce changement est-il dû à la disparition du Père Laberthonnière, qui exerçait sur lui une très grande influence ; certains assurent même que, dans l’ouvrage sur l’« Action », il y a en réalité plus du P. Laberthonnière que de Blondel lui-même.
Je ne sais pas grand chose de Ch. Nicole, mais la façon dont vous envisagez sa conversion me paraît bien être la plus plausible ; l’importance donnée à des faits de ce genre ne semble vraiment pas très justifiée… Quant à l’impression produite par Duhamel, elle se comprend facilement quand on sait à quel point lui-même est sentimental !
L’extrait du livre de M. de Saint-Aulaire est intéressant en effet ; il y a seulement des réserves à faire sur l’expression « sage de Sion », qui n’est qu’une allusion à la trop fameuse mystification des « protocoles ». Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux que le personnage dont il est question semble bien relever de la « contre-initiation » à un degré ou à un autre ; le cas n’est d’ailleurs pas très rare parmi les Juifs qui ont perdu le sens de leur tradition. Il ne faut d’ailleurs pas exagérer leur part là-dedans ; on pourrait citer aussi des personnages qui ne sont nullement juifs et qui jouent à cet égard un rôle encore plus important…
Ce qui est le plus stupéfiant, c’est l’article de Daudet sur la grande pyramide ; j’ai déjà constaté assez souvent chez lui des admirations et des emballements assez bizarres, mais, cette fois, cela dépasse vraiment la mesure. Je viens justement de lire ce livre de Barbarin, et vous verrez ce que j’en dirai dans mes comptes rendus ; pour le moment, je me contenterai donc de vous signaler que la propagande des prophéties « pyramidales », si l’on peut dire, est encore un des mystères de la politique anglaise ; alors, j’en suis à me demander si l’« anglophilie » de Daudet, qui est poussée très loin, ne serait pas pour quelque chose dans l’intérêt qu’il a pris à cette histoire…
J’ai depuis longtemps l’édition anglaise du « Bardo-Thödol » mais je n’ai pas vu la traduction française, qui ne nous à pas été envoyée ; aussi, n’ai-je pas eu l’occasion d’en parler dans le « Voile d’Isis ». La transposition dont vous parlez me paraît tout à fait correcte ; du reste, en envisageant les choses ainsi, il s’agit bien encore du « monde intermédiaire », où se fait le passage d’un état à un autre. Je pense tout à fait comme vous pour le « Shûnya » et, d’une façon plus générale, la doctrine mâhâyâniste est réellement traditionnelle sur beaucoup de points où elle apparaît en somme comme beaucoup plus shivaïte que bouddhique au sens ordinaire de ce mot. Sur le « dorjé » crucial (karma-vajra) et diverses autres formes, vous verrez justement quelque chose dans un article sur les « armes symboliques » que j’ai écrit pour la mi-octobre.
Vos remarques au sujet d’Ulysse sont très justes ; ses voyages ont toujours été regardés, dans l’antiquité comme ayant une signification initiatique (de même aussi que celui des Argonautes). Il semble même qu’il y avait toute une interprétation ésotérique et traditionnelle d’Homère, qui ne se serait perdue qu’à une époque relativement récente ; Mario meunier qui a eu naturellement l’occasion d’étudier ces questions de plus près, en est tout à fait persuadé.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 26 сентября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)