Le Caire, 19 septembre 1936
Monsieur,
J’ai pris connaissance du contenu de votre dernier envoi, et je vous renverrai ces jours-ci, comme convenu, le livre de Valéry et les « Contes pâlis » ; je pense que mon autre paquet vous est bien parvenu.
Les « Contes pâlis » (c’est la première fois que je vois ce mot écrit ainsi avec un h) sont réellement bien ; seulement, le titre du « Roi du Monde » n’est pas absolument justifié, et j’ai d’ailleurs un doute sur l’exactitude de la note placée en tête et concernant certaines statues revêtues d’ornements royaux, qui, d’habitude, sont considérées simplement comme représentant le Boddhisattwa avant qu’il ne soit parvenu à l’état de Bouddha.
Les « Contes magiques » sont moins intéressants, comme vous me l’aviez dit ; je me demande cependant si certains d’entre eux tout au moins n’auraient pas un double sens, mais qui, bien entendu, ne peut guère transparaître dans une version comme celle-là.
Le « Chant de Hiawatha », que je connaissais de nom seulement, contient des choses vraiment curieuses ; c’est dommage qu’on y sente parfois un certain « arrangement », surtout dans la fin…
Quant à l’« Idée fixe », vous aviez bien raison de parler de « virtuosité », mais c’est une virtuosité plutôt décevante, et qui en définitive ne fait que confirmer encore mon opinion sur son auteur ; je serais bien étonné si, au fond de lui-même, il était autre chose qu’une sorte de sceptique qui s’amuse à retourner les idées dans tous les sens… Ce que je remarque encore plus particulièrement à cet égard, c’est sa négation formelle qu’il y ait quoi que ce soit d’immuable dans l’esprit ; et il est d’ailleurs bien clair que ce qu’il conçoit comme « esprit » n’est en réalité rien de plus ni d’autre que le mental…
Dans « Unité de l’Asie », ce qu’il y a surtout d’intéressant à noter, c’est la reconnaissance du caractère « spirituel » des civilisations orientales ; mais, après cela, comment quelqu’un peut-il continuer à se placer résolument du côté où il avoue que la spiritualité fait défaut ? Ce sont là les énigmes de la mentalité occidentale… Il y a d’ailleurs des choses justes, mais aussi des erreurs, par exemple pour la Russie, qui n’a guère d’affinités réelles avec l’Asie ; l’auteur paraît s’être basé là surtout sur les affirmations d’un certain « parti eurasien » que, même parmi les Russes, presque personne ne prend au sérieux ; ces gens ont cherché autrefois à entrer en relation avec moi, mais j’ai vite laissé tomber une correspondance qui était tout à fait dépourvue d’intérêt…
Nous n’avons pas reçu le livre de Madame David-Neel sur le Bouddhisme, et il est très improbable que nous le recevions maintenant ; j’accepte donc l’offre que vous avez bien voulu me faire de me l’envoyer, et je vous en remercie à l’avance.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 19 сентября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)