Le Caire, 3 septembre 1936
Monsieur,
J’ai reçu ce matin votre lettre du 27 août, votre envoi d’articles et votre paquet de livres ; tout ce que vous m’indiquez s’y trouvait bien, merci du tout. – Il est entendu que je vous retournerai les « Contes pâlis » et l’« Idée fixe » ; quant au livre de Wells, je vous l’ai déjà renvoyé avec les autres, et peut-être même les avez-vous maintenant. Pendant que j’en suis à Wells, il a fait partie en effet d’une sorte de groupement qui avait élaboré le plan d’une organisation sociale intitulée « panarchie », et où il y avait des gens ayant appartenu aux milieux théosophistes (cela date d’avant la guerre) ; mais de là à vouloir faire de lui un « ésotériste », il y a vraiment bien loin…
J’ai la « Psychologie des foules » de G. Le Bon ; celui-ci était certainement très intelligent, mais d’assez mauvaise foi à certains égards ; ainsi il n’a jamais voulu reconnaître que c’est à son séjour dans l’Inde qu’il devait l’origine de beaucoup de ses idées.
Je ne sais pas du tout ce que veut dire « Kodo », qui est évidemment un mot japonais ; en tout cas, la façon dont est menée la politique actuelle du Japon est bien tout ce qu’il y a de plus éloigné des principes taoïstes !
Ce que vous dites de Daudet est tout à fait juste. – Quant à Lavelle, je n’ai jamais bien pu définir ses tendances, mais j’ai toujours eu l’impression qu’il n’était pas capable d’aller bien loin ; du reste la formation philosophique universitaire est vraiment une chose terrible, et je crois qu’il doit être bien difficile de se défaire des limitations qu’elle impose…
L’article sur Freud m’a rappelé de vieilles histoires : R. Dalbier, l’auteur du livre dont il est question là-dedans, et qui est un disciple de Maritain, a manifesté, dans diverses circonstances, une haine féroce contre moi !
Quant à l’article sur Newton il est réellement curieux en effet, mais, s’il montre bien son intérêt pour l’alchimie, il ne prouve aucunement qu’il ait eu un lien effectif avec la Maçonnerie ; ses relations avec Desaguliers, dont l’auteur a oublié de faire état, ne prouvent elles-mêmes non plus rien à cet égard.
L’« Erreur spirite » et le « Théosophisme »" sont bien deux livres entièrement distincts. – Quant à la « Crise du Monde moderne », elle n’est nullement épuisée ; comme l’« Homme et son devenir », elle a été reprise par Denoël et Sterle (19, rue Amélie) à la suite de la faillite Bonard ; mais ce qui me paraît vraiment bizarre, c’est qu’il y a déjà plusieurs personnes à qui on a fait la même réponse qu’à vous.
Évidemment, pour la « démocratisation » du catholicisme, j’ai pensé à la tendance que vous dites, et aussi à ces « mouvements » actuels qu’illustre singulièrement l’emblème dont vous m’envoyez la reproduction. – L’article de Mauras va bien encore dans le sens de ce que je disais dans le même compte rendu ; c’est même assez étonnant de sa part, mais il faut croire que certaines choses finissent tout de même par devenir un peu trop apparentes… – Il est vrai que tout cela rentre dans l’ordre universel, comme vous dites, mais ce n’est pas une raison pour se renfermer dans une sorte de « quiétisme » ; sur ce point, je vous demanderai d’attendre les articles que je me propose d’écrire pour les prochains nos des « Études Traditionnelles », et qui apporteront peut-être quelques éclaircissements sur toutes ces questions.
Quant à l’« organisation », je ne crois pas qu’il soit très utile de chercher à donner beaucoup de précisions dans les circonstances actuelles ; quoi qu’il en soit, c’est un fait que les organisations initiatiques qui n’ont pas subi une certaine dégénérescence ne revêtent pas la forme de « sociétés ».
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 3 сентября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)