Le Caire, 24 août 1936
Monsieur,
J’ai enfin terminé la lecture de tout ce que j’ai encore à vous, c’est-à-dire les deux volumes de Maeterlinck, celui de Valéry et celui de Wells. Je préfère ne pas les garder plus longtemps, d’autant plus que, si d’autres venaient encore s’y ajouter, cela finirait par être trop volumineux pour un seul envoi. J’en fais donc un paquet que je vous expédierai sans doute dans deux ou trois jours, en même temps que d’autres envois que j’aurai à faire alors à la poste.
Au sujet de « L’Île du Docteur Moreau », je pensais ces jours-ci qu’on pourrait assez facilement transposer toute cette histoire dans l’ordre subtil, comme celle d’un magicien ayant donné une individualité factice à des « influences errantes », qui finissent un jour par se retourner contre lui et le tuer, et qui ensuite, lorsqu’il n’est plus là pour les maintenir, se désintègrent peu à peu et retournent à leur état premier ; mais, bien entendu, il est plus qu’improbable que Wells ait eu cette idée !
Pour Valéry, mon impression est bien, comme je vous le disais l’autre jour, celle d’un simple « jeu d’idées » sous lequel il n’y a pas grand chose (ou, s’il s’y trouve parfois quelque chose tout de même, il ne l’a pas voulu) ; cette sorte de parodie de l’intelligence, si l’on peut dire, a d’ailleurs toujours été une chose assez commune en France, malheureusement… – Je me souviens d’avoir lu autrefois, du même Valéry, une « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » où il y avait bien des vues plus ou moins contestables, mais qui, malgré tout, était certainement moins « creuse » que son chapitre sur « Léonard et les Philosophes ». – La « Peur des Morts » est une chose véritablement inouïe !
Quant à Maeterlinck, son cas est différent, car il y a apparemment beaucoup plus de sincérité chez lui ; mais, si les réflexions de toute sa vie n’ont pu aboutir qu’a cette sorte d’« agnosticisme » c’est vraiment triste… Je n’en suis d’ailleurs pas très étonné après ce que j’avais déjà vu de lui, mais il semble qu’il y ait encore de moins en moins de « lueurs » et que son horizon mental aille en se rétrécissant ; et je crois du reste que cela arrive assez souvent à ceux qui n’ont pas pu dépasser un certain point de vue « philosophique »…
Croyez, je vous prie, Monsieur à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 августа 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)