Le Caire, 18 août 1936
Monsieur,
L’envoi que vous m’aviez annoncé et que je croyais égaré m’est enfin parvenu hier, et tout ce que vous m’indiquiez s’y trouvait bien ; il ne s’agissait donc que d’un simple retard de la poste, qui d’ailleurs est souvent bien irrégulière, surtout pour les imprimés.
Il semble que Daudet se soit assez bien rendu compte de quelques-unes des « déficiences » du livre de Carrel ; mais lui-même sait-il très exactement ce qu’est en réalité le « spirituel » et en tout ce qu’il implique ? Je crains que, là-dessus, il ne s’en tienne aux notions religieuses d’ordre tout à fait exotérique…
Quant à Claudel, je me demande si vraiment il se prend lui-même au sérieux ; il me semble que, dans son cas comme dans celui de Valéry, il y a beaucoup de « jeu d’idées » !
On me dit que Bergson se serait converti au catholicisme ; mais je me demande si cette nouvelle est bien vraie ou si ce n’est qu’un simple bruit ; en avez-vous entendu parler ?
Pour ce qui est des « découvertes » de la physique actuelle, je ne sais s’il finira par en sortir quelque chose d’un peu moins confus ; pour le moment, même ce qu’il peut y avoir de vrai là-dedans ne s’y présente que comme théories et hypothèses plus ou moins inconsistantes ; et peut-il en être autrement dans une « science » qui ne part pas des véritables principes, et qui n’arrive que « par chance » à retrouver quelques fragments de vérité ?
Pour les monstres, vous avez tout à fait raison ; il est certain qu’il y a dans tout cela des confusions multiples entre des choses très différentes. L’« Histoire naturelle » de Pline est un des plus beaux exemples que je connaisse de ce mélange de faits observés et de symbolisme incompris… En tout cas, pour l’histoire de la « cuisse d’or » de Pythagore, dont il est question dans l’article que vous m’avez envoyé, il n’y a aucun doute sur son caractère purement symbolique ; elle se rattache d’ailleurs directement au symbolisme de l’Apollon hyperboréen.
J’ai lu l’« Île du Docteur Moreau », où il est aussi question de monstres, mais de monstres artificiels ; et cela m’a fait penser à cette île disparue dont parle Diodore de Sicile, où auraient vécu des hommes et des animaux extraordinaires qui auraient été, eux aussi, le produit de certaines expériences ; il est possible, après tout, que Wells ait eu connaissance de cette histoire et que cela ait contribué à lui donner l’idée de son livre…
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 18 августа 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)