Le Caire, 17 novembre 1936
Monsieur,
J’ai reçu à la fois votre lettre et l’enveloppe contenant les diverses coupures annoncées, et je vous en remercie. Je suis heureux de ce que vous me dites de la « Crise du Monde moderne » ; vous ai-je dit qu’une traduction italienne de ce livre va paraître incessamment ?
L’article de Thériet n’est pas mal en effet cette fois ; ce n’est d’ailleurs pas l’intelligence qui lui manque, mais il y a chez lui comme une volonté de rester « superficiel ». Quant à Ramon Fernandez, dont il parle, je m’étonne de ses « évolutions » quand je me rappelle l’avoir connu ami et disciple d’Augustin Cochin !
Le passage de Proust est vraiment curieux, en effet, mais il montre encore qu’il ne suffit pas de « sentir » certaines choses quand manque la connaissance, qui ne peut pas s’inventer ou s’improviser…
Le « cordon d’argent » est une expression symbolique comme le « rayon solaire » ; il est bien entendu que certains peuvent avoir des « visions » qui prennent cette forme, ou qu’ils traduisent en ces termes ; mais le tort est de les prendre littéralement et pour ainsi dire « matériellement », et c’est alors que les choses deviennent incompréhensibles
J’ai lu le « Moine blanc de Tombouctou » (cela se lit très vite du reste) ; votre appréciation était juste, et c’est sûrement inférieur aux autres livres de Seabrook. Il doit y avoir là autre chose que ce qu’il dit ; les allusions à diverses initiations, que vous avez d’ailleurs marquées, tendent bien à l’indiquer… Mais alors il se présente une sorte de contradiction avec le rôle d’agent politique français joué par le personnage, à moins que, en agissant ainsi, sa véritable intention n’ait été de limiter en quelque sorte les dégâts de la « civilisation ». Son mariage aussi est une autre énigme, car, contrairement à ce qui est affirmé, il ne peut être régulier ni au point de vue musulman ni au point de vue catholique…
J’ai vu, non le volume « Inde, magie », mais les articles sous la forme desquels il a paru tout d’abord ; ce n’est certes pas « transcendant » ; certaines histoires concernant les animaux sont encore ce qu’il y a de mieux là-dedans. Quant à « À la poursuite de la sagesse », qui si je comprends bien, vient de paraître aussi, je me demande si Magre va me l’envoyer comme il l’a fait pour plusieurs autres livres ; je vous redirai donc cela dans quelque temps. Ce n’est pas qu’Aurobindo Ghose soit si occidentalisé, mais c’est son entourage, en bonne partie français, qui est terrible, « arrangeant » ce qui se publie sous son nom, empêchant de l’approcher les gens qui ne plaisent pas aux « disciples », etc. Je ne me suis jamais bien expliqué cette bizarre situation…
Je suis un peu étonné de l’article de « La Croix » sur le livre d’Otto Rahn, surtout si longtemps après la publication de celui-ci ; il y a dans ce livre bien de la fantaisie, et ce n’est pas entièrement la faute de l’auteur, qui est assez mal tombé dans ses « enquêtes ». Quant au soi-disant « Parzieval-namah » iranien, personne ne l’a jamais vu ; l’existence en a été seulement supposée par un écrivain autrichien dont le nom m’échappe.
J’ai lu le « Siddharta » de H. Hesse, il y a quelques années, quand il a été publié dans une revue (je crois bien que c’est dans « Europe »), et l’impression que j’en ai gardée s’accorde bien avec ce que vous en dites. Donc, pour le moment, j’accepte votre offre de me communiquer « l’Ombre de Makoui » que je ne connais pas, et le volume de contes de V. de l’Isle-Adam ; merci d’avance.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 17 ноября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)