Le Caire, 1er juillet 1936
Monsieur,
Voilà déjà une quinzaine de jours que j’ai reçu de vous un numéro d’« Æsculape », et je m’excuse de ne pas vous en avoir remercié plus tôt. – Il y a dans ce nº des choses assez curieuses, notamment cette histoire des « Sciapodes » qui m’a fait repenser à d’autres choses du même genre : je me suis souvent demandé quelle pouvait être l’origine de ces descriptions d’êtres fantastiques qu’on trouve chez les anciens, et s’il n’y aurait pas là une bonne part de symbolisme qui, à une certaine époque, aurait cessé d’être compris. Il est d’ailleurs bien probable que la géographie a été autrefois tout autre chose que ce qu’elle est pour les modernes… – Une histoire de ce genre qui persiste encore, c’est celle des « hommes à tête de chien » : je connais ici des gens qui sont persuadés qu’il en existe réellement quelque part du côté du Soudan ou de l’Éthiopie…
J’ai trouvé aussi dans la même enveloppe un article sur un soi-disant « cas de réincarnation » ; même si les faits rapportés sont exacts, il est évident qu’ils doivent s’expliquer autrement. Comme l’intervalle n’est pas suffisant pour qu’il puisse s’agir de « mémoire ancestrale », il y aurait là un cas de transfert à peu près complet des éléments psychiques d’une individualité à une autre, qui, pour être exceptionnel, n’a assurément rien d’impossible.
Comme je n’arrive pas à terminer mes lectures en ce moment, je vais, pour ne pas vous faire attendre trop longtemps, vous renvoyer tout au moins les deux livres de Marquès-Rivière et de Chevrillon, ainsi que l’article de Bréhier sur Plotin. – Il ne me serait d’ailleurs sans doute pas possible, à cause du poids, de vous retourner le tout en une seule fois par la poste ; et, si je n’ai aucune difficulté pour recevoir ici un colis postal, j’en aurais davantage pour en expédier un.
Croyez, je vous prie, Monsieur à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 1 июля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)