Le Caire, 2 juin 1936
Monsieur,
Votre lettre m’est arrivée en même temps que l’article sur Raspoutine, dont je vous remercie. J’ai souvent constaté en effet que les « pouvoirs » naturels des guérisseurs ou autres de ce genre se rencontrent surtout chez des gens qui, au point de vue intellectuel, sont très grossiers et bornés. Dans le cas actuel il y a cependant autre chose, en ce sens qu’il ne paraît pas douteux que le personnage a été utilisé comme un instrument, probablement plus ou moins inconscient. Chose assez curieuse, l’organe d’une organisation pseudo-rosicrucienne d’Amérique a publié récemment un article présentant Raspoutine à la fois comme un grand homme politique et comme un véritable saint !
La semaine dernière, en continuant le rangement de mes livres, j’ai retrouvé celui de Gobineau, que je ne savais plus avoir ; comme vous le dites, il y a là-dedans assez peu de choses intéressantes, et c’est bien superficiel.
Je vous remercie de votre offre pour les livres de Madame David-Neel mais j’ai tous ceux que vous énumérez. Je l’ai connue il y a bien près de trente ans ; elle était théosophiste à cette époque ; elle est sûrement intelligente, mais semble n’avoir jamais pu se défaire de l’attrait des « phénomènes » ; d’un autre côté, elle est assez intrigante et peu désintéressée, et je me suis toujours demandé si ses voyages n’avaient pas quelques dessous politiques.
Pour le livre de Wells, « L’île du docteur Moreau », je n’en connais que le titre ; puisque vous voulez bien me le communiquer, j’accepte donc très volontiers.
Contrairement à ce que nous pensions, M. Riv. nous a fait le service de son livre ; je me suis trouvé ainsi dans l’obligation d’en faire un compte rendu que vous verrez dans un des prochains numéros des Études Traditionnelles. Je pourrai donc vous renvoyer votre exemplaire avec les autres volumes que vous m’avez prêtés.
J’ai lu le livre de Chevillon ; ce qui concerne Bhagavan Dos est bien conforme à ce que je pensais ; l’auteur n’a sûrement pas déformé les propos de son interlocuteur, qui sont bien ceux, non pas d’un « pandit », mais d’un théosophiste. Le « Central Hindu College » de Bénarès n’a d’ailleurs jamais été autre chose qu’une institution dépendant de la Société Théosophique, et Arundale en a été longtemps le directeur.
Je ne suis pas étonné que vous n’arriviez pas à trouver le « Roi du Monde », car il y a déjà longtemps qu’il est complètement épuisé, ainsi que l’« Ésotérisme de Dante » ; j’ai bien l’intention de les faire rééditer, mais je ne sais trop quand ce sera possible, car je voudrais faire à l’un et à l’autre des additions assez importantes.
Il est bien exact que l’état grossier ne représente qu’une modalité, et non l’intégralité d’un degré d’existence ; mais on peut cependant envisager aussi un « centre » pour cette modalité, car l’analogie s’applique à tous les degrés ; suivant la parole du Prophète, « Toute chose a un cœur ». – D’autre part, il est évident que la manifestation grossière ne pourrait même pas exister sans des éléments subtils, de même que la manifestation subtile, à son tour, n’existerait pas sans principe non-manifesté ; c’est là, en somme, une question de hiérarchie « causale » à observer…
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 2 июня 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)