Le Caire, 3 juillet 1936
Monsieur,
Alors que je venais de vous écrire et de vous envoyer, ainsi que je vous le disais, une partie des livres, j’ai reçu votre lettre contenant de nouveaux extraits de Plotin, ainsi que votre envoi de « Visages du Monde » et de divers articles ; merci de tout !
Pour Plotin, les titres que vous avez mis aux différents passages me paraissent en somme convenir très bien ; il ne me paraît d’ailleurs pas improbable que Plotin, à Alexandrie, ait pu être en contact direct avec des représentants de différentes doctrines orientales. Seulement, en ce qui concerne la question de la « mâyâ » dont vous parlez, j’avoue que les choses ne m’apparaissent pas d’une façon parfaitement nette : il y a chez lui une théorie de la « matière intelligible » qui peut s’y rapporter, mais que je n’ai jamais vu exposée bien clairement nulle part… – Pour le « mouvement », il faudrait en réalité traduire « changement », car le terme grec a un sens beaucoup plus général que celui de « mouvement local » ou changement de situation, qui ne représente qu’un simple cas particulier.
Je vous remercie de votre offre de me communiquer les volumes parus des « Ennéades », mais je ne puis vraiment accepter, actuellement tout au moins, car il me serait tout à fait impossible de trouver le temps de lire cela avec l’attention nécessaire.
Je connais très bien le docteur Fiolle, et je savais depuis un certain temps qu’il préparait ce livre ; il paraît même qu’il a du me l’envoyer, mais, chose bizarre, je ne l’ai pas reçu, si bien que je me demande s’il a été égaré à la poste ou s’il s’agit d’une négligence de l’éditeur, ce qui arrive parfois ; de toute façon je pense que la chose s’éclaircira bientôt et que finalement je recevrai le volume, qui, en tout cas, s’inspire bien en effet de la doctrine traditionnelle comme vous l’avez remarqué.
Je ne savais pas ce que vous me dites au sujet de la femme du docteur Carrel, et qui peut expliquer certaines choses quant à ses idées, où il y a sûrement beaucoup de « mélange »…
L’article d’Élie Faure est, comme vous le dites, plutôt obscur, mais d’inspiration assez moderne en somme, ne serait-ce que par la tendance à prendre le changement pour une fin en lui-même ; et, si la vie n’était réellement rien de plus que ce qu’il dit en manière de conclusion, je ne vois pas très bien comment il pourrait y avoir lieu de la prendre si « joyeusement », ou même de lui donner seulement un intérêt quelconque !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 3 июля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)