Le Caire, 3 décembre 1932
Monsieur,
Je m’excuse d’être quelque peu en retard pour répondre à votre lettre ; ma correspondance est toujours extrêmement chargée. Puisque vous avez pris soin de numéroter vos questions, je pense n’avoir qu’à les reprendre dans le même ordre pour y répondre.
1° – Je n’ai pas encore eu l’occasion de développer la théorie de l’Apûrva ; c’est une des nombreuses choses que j’ai toujours l’intention de faire, mais aurais-je jamais le temps de les réaliser ?
2° – Je pense qu’il y aurait bien des distinctions à faire dans ce qu’on appelle « folie », mais, en tout cas, il s’agit toujours d’un déséquilibre et d’un défaut de cohésion entre les divers éléments constitutifs de l’individualité ; ce n’est pas l’être intérieur qui est atteint, ce sont ses moyens de manifestation qui sont altérés plus ou moins gravement.
Il n’est pas vraisemblable que Shakespeare ait eu une connaissance quelconque des doctrines hindoues, mais il a certainement connu (lui ou ceux à qui il a servi de porte-parole) les doctrines similaires ou équivalentes qui ont existé en occident au moyen âge, quoique d’une façon toujours assez cachée et dont il subsistait encore bien des vestiges à son époque. Il y a chez lui beaucoup d’indices d’une telle connaissance, autres que ceux que vous citez ; en réalité, il ne s’agit d’ailleurs nullement là de « visions », mais de sciences très positives.
3° – Il est bien entendu que l’homme ordinaire ne peut pas être pleinement conscient dans tous les états, ou, si vous préférez, y transporter à volonté le centre de sa conscience ; mais, d’un autre côté, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là d’état de l’être réel et non pas d’états physiologiques ni même psychologiques. Je ne sais pas ce que c’est que le sommeil profond physiologique, je comprendrais mieux qu’on parle des manifestations physiologiques correspondant au sommeil profond ; et, s’il y a alors une apparence d’inconscience, n’est-ce pas tout simplement parce que l’être s’est retiré à une profondeur telle que la communication avec la modalité corporelle est réduite à presque rien ?
4° – Je ne saisis pas bien le « défaut de concordance » que vous croyez voir en ce qui concerne l’évolution posthume ; il me semble qu’ici vous cherchez trop à simplifier, en supprimant les étapes intermédiaires qui correspondent aux multiples modalités de l’état subtil.
5° – Pour la question concernant la procréation, il faut remarquer ceci : d’abord, au point de vue du Principe, le monde de la manifestation tout entier est rigoureusement nul, et ainsi la chose est sans importance ; ensuite, au point de vue de la manifestation, celle-ci, dès lors qu’elle est une possibilité, a sa raison d’être et sa place dans la Totalité, et ainsi sa suppression ne peut pas même être envisagée. D’autre part, l’être qui naît n’est pas un être qui commence à exister (ce qui n’aurait pas de sens) c’est un être qui entre dans un certain état de manifestation par lequel il doit passer aussi bien que par une indéfinité d’autres ; il se peut même que cet état se trouve être précisément celui qui lui servira de point d’appui, ou mieux de « base » pour atteindre la Délivrance.
6° – Il me semble qu’il y a une équivoque sur les termes « conscience », « connaissance », etc. ; ils doivent tous être transposés analogiquement pour s’appliquer à l’état suprême, et ainsi ce qu’ils désignent n’a plus aucune commune mesure avec les modalités limitées qui, en ce qui concerne les états conditionnés, sont désignés par les même mots pour exprimer une certaine correspondance, qui ne saurait en aucune façon être regardée comme une identité, ni même comme une similitude ; cette question de l’application du sens analogique est extrêmement importante.
7° – Les siddhis ou pouvoirs du Yogî ne sont bien, comme je l’ai dit, que des conséquences secondaires de son état et qui n’ont pas d’intérêt par eux-mêmes ; ceux qui recherchent de telles choses peuvent être certains de ne jamais atteindre le but qui seul compte. D’autre part, pourquoi vouloir que le jîvan-mukta ait un aspect spécial et un genre de vie particulier ? Étant au-delà des formes, il peut revêtir une apparence formelle quelconque ; étant parvenu au but, il n’a plus aucune règle à suivre, car toute règle n’est qu’un simple moyen, et « il est à lui-même sa propre loi ». On dit que Râmakrishna avait atteint l’état de Parama hamsâ, c’est-à-dire un état spirituel élevé mais encore conditionnel ; il n’avait donc pas réalisé l’Identité suprême qui est obtenue une fois pour toute et dont l’être ne sort pas, quelles que soient les apparences. Il est d’ailleurs très difficile de savoir exactement ce qu’il en est de ce cas de Râmakrishna, tout ce qui le concerne ayant été dénaturé par ses disciples, surtout par Vivékânanda. Quant à Romain Roland, mieux vaut n’en rien dire ; sa sympathie pour l’Orient est sans doute réelle, mais ne procède que d’une sentimentalité niaise et s’adresse à un Orient qui n’a guère de ressemblance avec la réalité ; il ne comprend rien à ces choses et ferait beaucoup mieux de ne pas se mêler d’en parler.
Je reviens à la suite de votre question : le Suprême Brahma contient la totalité des états, et il n’est aucunement affecté par la manifestation de certains de ces états, le fini ne pouvant pas affecter l’Infini, au regard duquel il est nul ; il n’y a donc là aucune difficulté.
8° – La question concernant l’intuition intellectuelle ne se pose pas pour nous, car nous ne nous soucions pas de « critique de la connaissance » ; la philosophie profane n’a pas qualité pour s’occuper de ce dont il s’agit ; d’ailleurs, quand je vois le soleil, tous les raisonnements des philosophes ne réussiront pas à me prouver que je ne le vois pas, et c’est la même chose pour l’intuition intellectuelle (qui n’est pas une opération spéciale, mais une connaissance immédiate par identification du connaissant et du connu).
9° – Voir la réponse à la 7° question : d’ailleurs, comment quelque chose (fût-ce la manifestation) pourrait-il être en dehors de la totalité absolue ? On ne peut pas dire que la Délivrance soit une « impossibilité » de manifestation, puisqu’elle totalise au contraire toutes les possibilités ; elle ne supprime que les limitations parce que celles-ci sont quelque chose de purement négatif.
10° – La doctrine n’ignore ni l’affectivité ni aucune autre chose de cette sorte, mais elle les mets à leur place relative ; et, si ces choses peuvent dans certains cas être utilisées à titre de moyens préliminaires (c’est là une question de « nature individuelle ») cela ne peut jamais mener bien loin.
11° – Pour votre dernière question, à laquelle il n’est pas possible de répondre en quelques lignes (d’autant plus qu’il faut d’abord la poser nettement en la débarrassant de toute « littérature »), je ne puis que vous renvoyer à mon dernier ouvrage « Les États multiples de l’Être », je dois d’ailleurs vous avertir qu’il n’est guère possible de le comprendre sans avoir lu d’abord « Le Symbolisme de la Croix » auquel il fait suite directement ; c’est la continuation de la série commencée par « L’Homme et son devenir ».
Je reconnais qu’une anthologie des Écritures sacrées ne serait pas inutile, mais je n’ai aucun goût ni aptitude pour une besogne de traducteur, et je dois dire franchement que j’ai autre chose à faire ; je ne puis que souhaiter qu’il se rencontre quelqu’un qui puisse faire convenablement ce travail.
J’ai fait venir le numéro de l’« information » que vous me signaliez car, naturellement, je ne vois pas ici de journaux français et n’ai aucun moyen de les voir, n’ayant pas la moindre relation avec les Européens. J’avoue que l’article en question ne m’a pas paru très clair, surtout dans ses conclusions ; en tout cas, le Japon, quelles que soient ses ambitions, n’est guère qualifié pour prendre la tête des peuples asiatiques, car il n’a jamais fait que copier la civilisation des autres, et sa domination ne serait pas acceptée beaucoup plus volontiers que celle des Occidentaux.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments distingués.
René Guénon
Каир, 3 декабря 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)