Le Caire, 17 août 1932
Monsieur,
Je reçois votre lettre aujourd’hui seulement et la provenance de celle-ci vous expliquera la raison de ce retard. J’habite, en effet, l’Égypte, et la correspondance ne me parvient pas toujours très rapidement.
Je suis heureux de ce que vous me dites au sujet de mon « Introduction » et de l’intérêt que vous y avez pris ; j’espère qu’il en sera de même pour mes autres ouvrages, qui d’ailleurs se rattachent tous, sans exception, aux mêmes principes. La raison du silence fait sur ces livres est bien celle que vous dites ; mais maintenant, comme cette tactique ne suffit plus, on a recours à l’injure et à la calomnie, ce qui prouve que la vérité n’y est pas toujours bonne à dire, à notre époque moins que jamais…
Je n’aurais jamais cru que la haine de l’Orient et de tout ce qui s’y rapporte pourrait atteindre une pareille violence chez tant de gens en Europe, et qui, par ailleurs semblent n’avoir entre eux rien de commun en dehors de cette haine !
La question que vous m’adressez m’est souvent posée, et je dois dire qu’elle m’embarrasse toujours, car je ne connais pas d’ouvrages occidentaux, traductions ou autres, qu’il soit possible de recommander sans restriction.
La traduction de la Brihad-Aranyaka Upanishad dont vous parlez, qui a été publiée sous la signature de P. Hérold (c’est en réalité un travail collectif : Sylvain Lévi, Foucher, etc.) est à peu près incompréhensible, faute d’explications que ses auteurs auraient d’ailleurs été bien en peine de donner. Je suppose que, en dehors de cela, vous devez cependant connaître au moins la Bhagavad-Gîta
, dont il existe d’assez nombreuses traductions ; celle de Burnouf qui a du être rééditée assez récemment (mais j’ignore par quelle maison) a surtout le défaut d’être très vague. La plus récente, celle de Sénart (collection des classiques de l’Orient), (???) aux termes sanscrits ; en comparant les deux, on peut arriver à s’en tirer à peu près… Il n’y a en français aucune traduction d’Upanishads qui mérite d’être signalée ; quelques textes ont été cependant traduits autrefois par Pauthier dans les deux gros volumes intitulés « Les livres sacrés de l’Orient », mais je crois que c’est maintenant introuvable.
Ces vieilles traductions sont souvent préférables aux plus récentes, parce que, si elles contiennent aussi de multiples erreurs, du moins celles-ci ne sont elles pas dues à l’influence d’idées préconçues.
Si vous savez l’anglais, vous pouvez voir la traduction des Upanishads de Max Müller (Sacred books of the East, Oxford University Press, qui ne vaut ni plus ni moins qu’une autre, à la condition de ne tenir compte ni de la préface ni des notes. Même observation pour la traduction des Brâhma-Sûtras avec les commentaires de Shankarâchârya et Râmânujâ par G. Thibaut dans la même série. En tout cas, je me permets de vous engager à ne voir des traductions qu’après avoir lu mes livres ; il y a beaucoup de choses que vous pourrez alors rectifier de vous-même.
Je vous signale encore la traduction de la vie de Milarépa (ouvrage thibétain) par J. Bacot (dans les classiques de l’Orient déjà nommés) ; cela est excellent, y compris la préface, qui est heureusement fort loin des conceptions habituelles des orientalistes.
Je n’ai rien publié sur la question dont vous parlez à propos de Grousset ; mais, en réalité, le Mahâyâna est tellement transformé que ce n’est même plus du Bouddhisme, mais plutôt du Tantrisme ; il y a donc eu là une « reprise » dans le sens traditionnel.
Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments distingués.
René Guénon
Каир, 17 августа 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)