Le Caire, 2 mars 1934
Cher Monsieur,
Ne me remerciez point tant pour vous avoir cité dans mon article ; puisque l’occasion s’en présentait, c’était là chose bien naturelle… Mais je suis heureux que cela m’ait valu le plaisir d’avoir de vos nouvelles.
Maintenant, c’est à moi de vous remercier à mon tour pour votre idée d’une vitrine consacrée à mes ouvrages dans la librairie dont vous parlez et d’un article dans la Revue de la Cité Universitaire ; il me semble en effet que ce ne peut être qu’une excellente chose, ne fût-ce que pour se rendre compte de ce que ce milieu peut donner. Je dois dire que, jusqu’ici, les universitaires m’ont toujours paru les plus fermés de tous à une compréhension quelconque ; aucune réaction de ce côté, aucun signe d’intelligence ; et pas même une manifestation d’hostilité, mais l’inertie complète est ce qui est peut-être le plus grave ! Enfin, avec des jeunes gens qui n’ont pas encore eu le temps d’être complètement « déformés » par cette éducation, il est possible qu’il y ait tout de même quelque chose à faire ; vous serez bien aimable de me tenir au courant des résultats de cette « expérience ».
Ma santé, dont vous voulez bien vous informer, n’est pas mauvaise en ce moment, à part les inconvénients habituels de l’hiver, qui, cette année, se prolonge ici d’une façon vraiment anormale ; mais, il y a quelque temps j’ai souffert d’une fatigue de la [...] qui m’a mis fort en retard pour toutes sortes de choses, et, bien qu’il n’y paraisse plus du tout, je ne suis pas encore arrivé à regagner le temps perdu. Avec cela, les ennuis ne me manquent toujours pas, en particulier pour les histoires d’éditeurs ; il y a surtout, actuellement, l’affaire de la faillite Bossard qui me cause de sérieuses préoccupations ; je voudrais pouvoir tirer mes livres de là avant qu’il ne soit trop tard, mais, malgré de multiples démarches, on n’a pas encore pu, jusqu’ici, aboutir à une solution ; je me demande quand je sortirai de tout cela… Et, pour ce qui est d’un nouveau livre, je dois avouer que je n’ai pas encore pu trouver le temps d’en mettre un en train ; qui sait quand j’y arriverai ? Il y faudrait un peu plus de tranquillité ; je me demande bien souvent comment le temps passe si vite, sans que je puisse jamais parvenir à faire ce que je voudrais ; il est vrai que j’ai une correspondance qui se complique de plus en plus et qui, à elle seule, suffirait presque à occuper toutes mes journées !
Avez-vous vu M. Charbonneau ces temps-ci ? J’ai eu de ses nouvelles il y a un peu plus d’un mois ; il venait d’être assez sérieusement souffrant par ces grands froids, et il semble que lui aussi soit toujours surchargé de travail.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 2 марта 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)