Le Caire, 30 avril 1933
Cher Monsieur,
Je m’excuse de n’avoir pas répondu plus tôt à votre aimable lettre ; je suis de plus en plus surchargé par une correspondance dans laquelle, malheureusement, il n’y a pas que des choses intéressantes.
J’ai toujours de temps à autres des nouvelles de M. Charbonneau-Lassay, mais lui non plus n’écrit pas bien souvent, car il est fort occupé ; nous en sommes tous plus ou moins là…
Je regrette que vous n’ayez pu vous mettre en rapport avec M. de Pierrefeu, mais je n’en suis pas extrêmement surpris, car il est en quelque sorte insaisissable, se déplaçant beaucoup et s’occupant de toutes sortes de choses à la fois ; cette « dispersion », chose bien fréquente à notre époque, me paraît plutôt fâcheuse, car elle nuit certainement au développement de certaines possibilités. Enfin, peut-être arriverez-vous tout de même à le rencontrer quelque jour ; je dois dire que, depuis bien longtemps, je n’ai eu de ses nouvelles qu’indirectement. Je viens justement de recevoir les premiers numéros d’un organe intitulé « Prélude », qu’il rédige avec quelques autres personnes pour le lancement de certaines idées de réforme sociale qui, comme toutes les choses de cet ordre contingent, pourront sans doute donner lieu à bien des discussions…
Je me suis fait envoyer dernièrement les deux volumes de M. Ghyka, mais je n’ai pas encore eu le temps de les lire. D’après ce que j’en ai vu, il semble y avoir là des choses très intéressantes ; il n’en est que plus regrettable qu’il ait subi, sur certains points, des influences plutôt suspectes.
C’est bien volontiers que je prendrai connaissance de votre seconde étude, si vous voulez bien me la communiquer avant son impression comme vous me le dites, et que je vous ferai part de mes réflexions à ce sujet. Quant à votre promesse d’une étude me concernant, merci d’y penser toujours ; mais rien ne presse, naturellement, puisque cela n’a rien à voir avec l’« actualité ».
Je pensais que vos trois études devaient paraître chez le même éditeur, puisqu’elles étaient déjà annoncées ; mais je vois que vous avez maintenant d’autres intentions. Je souhaite, en tout cas, que vous n’ayez pas à cet égard des ennuis du même genre que les miens ; cette question des éditions me cause toujours bien des soucis. Que faire avec des gens qui font tous leurs efforts pour « enterrer » les livres, alors que, par contre, ils étalent complaisamment dans leur devanture toutes les publications qui me sont hostiles ? Je ne crois pas que cela se soit vu souvent, heureusement d’ailleurs ; il est vrai que cela se rattache étroitement à tout l’ensemble des étranges machinations dirigées contre moi …
En ce qui concerne les attaques écrites, il y a en ce moment une accalmie relative ; mais combien de temps cela durera-t-il ? Je ne me fais guère d’illusions là-dessus… S’il ne s’agissait que de simples « campagnes de presse », ce pourrait être négligeable ; mais ce ne sont là que les manifestations les plus extérieures de quelque chose d’autrement grave et dangereux, dont tous ceux qui jouent là-dedans un rôle apparent ne sont en réalité que des instruments plus ou moins inconscients. Les allusions que j’y fais dans mes chroniques du « Voile » peuvent vous permettre de vous rendre compte jusqu’à un certain point de la nature de ces choses « ténébreuses » ; mais c’est bien difficile à expliquer plus complètement …
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes meilleurs et très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 30 апреля 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)