Le Caire, 2 octobre 1946
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a quelques jours seulement votre lettre du 19 août ; bien entendu, j’ai fait tout de suite votre commission à M. et Mme
Lings, qui, en retour, me chargent de vous transmettre leur meilleur souvenir.
Comme il était à prévoir, bien des choses se sont expliquées en ces derniers temps, tant par les nouvelles rapportées par M. Lings que par les lettres que j’ai reçues de Suisse ; en particulier, les prétendues « divergences » dont on avait tant parlé se réduisent finalement à rien (car quelques différences dans la façon d’exprimer certaines choses ne peuvent pas passer pour des divergences réelles), et je dois dire d’ailleurs que je m’y étais toujours attendu ; mais il est vraiment extraordinaire de voir à quel point les choses peuvent se déformer parfois !
Je suis très heureux que, pour le livre de F. Schuon aussi, tout se soit finalement arrangé à votre satisfaction et à celle de tous ; il ne reste donc plus qu’à souhaiter qu’il paraisse le plus tôt possible. À ce propos, il y a une question sur laquelle je voudrais attirer votre attention, car je ne sais pas si elle a été examinée pendant votre séjour à Lausanne : il s’agit de la disposition des notes dans l’édition. Nous trouvons, M. Lings et moi, qu’il est très incommode de les rejeter à la fin des chapitres, comme elles le sont dans les copies dactylographiées ; certains travaux de Coomaraswamy sont, de ce fait, très difficile à lire… Mais, d’un autre côté, étant donnée l’étendue de certaines de ces notes, sera-t-il possible de les faire tenir au bas des pages ? En tout cas, il nous semble que cette question mérite d’être examinée d’un peu près ; et, bien entendu, cela s’applique également à « Hindouisme et Bouddhisme », où d’ailleurs il ne me paraît pas y avoir de notes tellement longues que cela puisse donner lieu à d’aussi grandes difficultés.
Pour le livre de Clavelle, c’est bien volontiers que je l’examinerai comme vous le souhaitez ; il faudra seulement que vous vous mettiez bien d’accord avec lui pour cela, car je ne voudrais pas que cela risque de le froisser en quelque façon.
Très volontiers aussi, comme vous me le demandez, je vous dirai ce que je pense de votre article de « Présences » quand j’en aurai eu connaissance ; doit-il paraître prochainement ? – Pour le volume dédié à Coomaraswamy (qui en réalité, suivant ce que j’ai appris récemment, doit être édité par Luzac), vous savez sans doute que Pallis a traduit le chapitre de F. S. sur « les formes d’art », ainsi que mon article sur « les mystères de la lettre nûn » ; lui-même a fait quelque chose sur le costume traditionnel, mais je ne sais pas au juste à quel point de vue il a traité ce sujet. – Coomaraswamy, d’après ce qu’il m’a dit dans ses dernières lettres, ne compte guère pouvoir quitter l’Amérique avant 2 ans encore, mais il est possible que son fils, qui est actuellement en Angleterre, aille avant lui dans l’Inde avec Pallis. – J’ai reçu dernièrement « Figures of Speech or Figures of Thought », qui, comme mes deux volumes parus aussi cette année, avait été annoncé par Luzac en 1943!
Vous avez bien raison de ne plus compter sur Jannot, qui est à tout le moins d’une négligence inconcevable ; lui et son associé Didry semblent bien décidés à ne plus répondre à personne, quelque insistance qu’on y mette. Chose à peine croyable, ils n’ont même pas daigné m’envoyer des épreuves de « L’Homme et son devenir » ; alors que je les attendais depuis 2 mois, Allar a fini par savoir indirectement que l’envoi ne m’avait pas été fait, et cela juste à temps pour pouvoir remettre à M. Lings, qu’il a rencontré à son passage à Marseille, les épreuves qu’il avait déjà corrigées lui-même ; j’ai donc pu tout de même les revoir et les lui renvoyer aussitôt, mais vous voyez quel retard tout cela va faire…
J’avais cru comprendre, par ce qu’Allar m’avait dit il y a quelque temps, que vous pensiez aller à Aix ; mais, puisque Nantes semble vous plaire, souhaitons que vous alliez là plutôt que dans une autre ville qui serait peut-être moins agréable à divers points de vue, et aussi que vous puissiez trouver à vous y loger sans trop de difficulté, puisque c’est cela qui paraît vous préoccuper surtout. – J’avais appris la mort de M. de Frémond par M. Charbonneau en 1940, peu avant la rupture des communications, mais j’ignorais celle de son fils et de l’aîné de ses petits-fils ; est-ce, pour ceux-ci, du fait de la guerre ?
M. Lings sera heureux de vous donner satisfaction au sujet du Qoran, mais il me charge de vous demander une précision tout d’abord : il croit comprendre que vous voudriez avoir l’édition du roi Fouad ; celle-ci est assez chère (une livre environ), et ce qui est le plus fâcheux, c’est qu’on ne la trouve plus qu’assez difficilement ; par surcroît, il en a déjà promis de divers côtés plusieurs exemplaires qu’il n’a pas encore réussi à trouver. L’édition courante maintenant est celle du roi Farouq, dont le prix est à peu près moitié moindre ; faudra-t-il qu’il vous envoie celle-ci, ou bien préférez-vous attendre, même si cela doit demander un temps plus ou moins long, qu’il puisse trouver un exemplaire de l’autre édition ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 2 октября 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)