Le Caire, 3 juillet 1946
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a trois ou quatre jours seulement votre lettre du 2 juin, à peu près en même temps que la nouvelle édition de la « Crise » ; vous savez sans doute que tous mes nouveaux livres sont parus aussi maintenant.
Je suis heureux d’apprendre les nouvelles connaissances que vous avez faites en ces derniers temps ; je souhaite bien vivement que votre projet de voyage en Suisse puisse se réaliser prochainement. M. Lings et sa femme, partis d’ici la semaine dernière, doivent être maintenant sur le point d’y arriver ; il est bien entendu que leur absence n’empêche pas de continuer à m’adresser la correspondance comme à l’ordinaire. – Je souhaite aussi que vous en ayez bientôt fini avec ces divers travaux que vous paraissez trouver ennuyeux et qui vous distraient de choses plus importantes…
Merci des nouvelles explications que vous me donnez sur votre projet de brochure ; je pense comme vous que cela pourrait être très utile en effet. Je n’ai pas, moi non plus, d’idées précises sur la forme à lui donner, et je vous laisse le soin d’examiner cela avec nos amis. – Maintenant, je me demande jusqu’à quel point il est encore possible de compter sur Jannot, qui, comme vous devez certainement le savoir, a apporté malheureusement bien du désordre partout et à tous les points de vue. En ce qui concerne les éditions, la « Grande Triade » est sortie pleine de fautes d’impression ; je ne sais si le résultat sera meilleur pour « L’Homme et son devenir », dont, en dépit de ses affirmations, les épreuves ne viennent toujours pas…
Le départ de Vâlsan est en effet très regrettable pour tous, et il faut seulement espérer que son absence ne sera pas de trop longue durée (il m’avait parlé tout d’abord de 4 à 6 mois) ; je n’ai pas encore de nouvelles de lui depuis ce temps.
Je dois vous dire franchement que je ne comprends pas très bien ce que vous reprochez au livre de F. Schuon ; en ce qui concerne le mysticisme, pour éviter toute équivoque, il suffirait en somme, quand il s’agit du point de vue grec orthodoxe, de l’indiquer nettement, ce qui doit pouvoir se faire sans grande difficulté. Du reste, je ne pense pas du tout que F. Schuon ait jamais eut l’intention de s’adresser à des catholiques roumains plus spécialement qu’à d’autres, chrétiens ou non ; je le pense même d’autant moins que, d’après ce qui m’est revenu, il a lui-même exprimé le désir que son livre puisse être lu jusque dans l’Inde et en Chine… D’autre part, j’ai déjà fait allusion, dans un de mes articles, à la différence des sens donnés au mysticisme dans les Églises grecque et latine ; Jannot a même paru vouloir me le reprocher d’une façon indirecte, sous prétexte que cela venait encore compliquer cette question du mysticisme. Quoi qu’il en soit, ayant lu très attentivement le livre de F. Schuon, y compris les dernières additions qu’il y a faites, je n’y ai pas trouvé la moindre trace d’une opposition quelconque avec ce que j’ai écrit, et je ne vois même pas que cela fasse une différence réelle au fond ; je dois aussi ajouter que les lettres que j’ai reçues de lui ne me permettent guère de croire à une divergence de vues. Il faut surtout ne pas se laisser influencer par les dires de Jannot, qui, dans tous les cas que j’ai pu contrôler jusqu’ici, ne correspondent presque jamais à la réalité ; souhaitons, pour lui et pour tous, que cette sorte de déséquilibre dont il semble avoir été atteint subitement ne soit que passager !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 3 июля 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)