Le Caire, 11 avril 1945
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre envoi il y a quelques jours déjà ; nous étions justement chez M. Lings quand il est arrivé. Merci bien vivement de votre livre et de sa très aimable dédicace, et aussi de votre article de la N. R. F., qui a heureusement pu paraître enfin malgré toutes les difficultés dues aux circonstances.
Un télégramme de Vâlsan, ces jours-ci, m’a appris que les choses étaient définitivement arrangées avec Gallimard pour l’édition de mes deux livres, et qu’on promettait qu’ils seraient prêt à paraître en mai ; j’ai donc aussi à vous exprimer aussi tous mes remerciements pour avoir bien voulu vous occuper de cette affaire avec lui. D’autre part, je craignais que Chacornac ne se contrarie, mais il semble en somme avoir assez bien pris la chose, surtout grâce à la promesse de lui donner les deux autres volumes ; tout s’arrange ainsi pour le mieux, car il est évident qu’on ne pouvait pas retarder indéfiniment la publication des deux premiers. Il paraît même, d’après ce que m’écrit Clavelle, que Chacornac serait disposé à renoncer à la réédition de la « Crise » en faveur de Gallimard ; je pense que cela serait très bien aussi, car non seulement il n’y a déjà que trop longtemps qu’elle est épuisée, mais encore l’apparition du « Règne de la Quantité » amènera très probablement une recrudescence de demandes.
Quant à la question de la collection, j’avoue que je ne sais trop que vous dire à ce sujet, car je ne vois pas très clairement les raisons pour et contre, et d’ailleurs, bien qu’il n’en ait pas été question au début, j’avais déjà chargé Vâlsan de tout régler suivant ce qu’il jugerait convenable, car il est beaucoup mieux placé que moi pour se rendre compte de toutes choses. L’inconvénient d’un mélange avec des livres de toute sorte existe en somme chez tous les éditeurs, malheureusement ; à cet égard, il faudrait seulement veiller à ce qu’on ne mette pas, au dos des couvertures, des annonces d’un caractère par trop « hétéroclite », comme l’avait fait Denoël, à mon insu, avec ses ouvrages de psychanalyse ! D’une façon générale, je ne suis pas très partisan de la formule des « collections », qui donne un peu l’impression d’un « cadre » plus ou moins rigide, et presque toujours trop étroit par quelque côté ou trop large par quelque autre. Cependant, dans le cas présent, je n’aurais pas d’objection formelle, surtout si M. Schuon, pour sa part, est disposé à y collaborer réellement comme vous semblez l’espérer. J’aurais seulement, en ce qui concerne l’« orthodoxie », certaines réserves à faire, dans ce que vous envisagez, sur les ouvrages d’Evola, notamment la « Tradition hermétique », car, bien qu’il s’y trouve des choses excellentes, il y a un point essentiel sur lequel il est vraiment difficile de passer : je veux parler de l’inversion des rapports entre la royauté et le sacerdoce ; Coomaraswamy lui a d’ailleurs parfaitement répondu là-dessus dans un de ses derniers livres. – Enfin, comme cela peut, je crois, ne se décider qu’en dernier lieu, puisque cela n’entraîne de modification que sur le titre seul, je vous laisserai discuter encore la chose avec Vâlsan, à qui vous serez bien aimable de communiquer ces quelques remarques pour m’éviter d’avoir à les lui répéter. Je lui ai seulement écrit quelques mots, au reçu de son télégramme, pour lui confirmer mon accord ; je tâcherai de lui récrire plus longuement d’ici peu pour répondre aux deux lettres que j’ai reçues de lui. Ce qui est un peu ennuyeux en ce moment, c’est que la lenteur et l’irrégularité des courriers font que la correspondance s’entrecroise d’une façon qui la rend assez compliquée !
Je n’arrive pas encore à comprendre s’il y a quelque chose de décidé pour la reprise des « Études Traditionnelles » ou si c’est encore dans le vague. On me demande des articles, et j’ai envoyé ceux que j’avais préparés en 1940 et qui n’avaient pas pu être utilisés ; mais, pour en préparer d’autres, je voudrais bien être fixé un peu plus sûrement.
Merci encore, cher Monsieur, et bien cordialement à vous
René Guénon
P.S. J’ai su que ma réponse à votre précédente lettre vous était bien parvenue, sans doute peu après que vous m’avez récrit.
Каир, 11 апреля 1945 г.
(перевод на русский язык отсутствует)