Le Caire, 15 mai 1932
Cher Monsieur,
Votre seconde lettre est venue me faire regretter de n’avoir pas répondu plus tôt à la première, car je me demande ce que vous pouvez penser de mon silence. Surtout, n’allez pas croire que j’ai pu trouver « stupides » les réflexions dont vous me faisiez part, bien loin de là ; vous pouvez être certain que je vous en sais gré et que j’en tiendrai compte quand une occasion se présentera, comme je le fais d’ailleurs toujours en pareil cas.
Merci pour la brochure concernant la fondation d’un monastère bénédictin en Chine ; la tentative semble intéressante en effet, mais il ne faut pas se faire trop d’illusions sur sa portée. Je ne parle pas seulement des difficultés et des résistances auxquelles vous faites allusion, et qui peuvent continuer ; mais ce monastère, même s’il devait arriver à n’être peuplé que de Chinois, n’en représenterait pas moins toujours quelque chose d’étranger et d’essentiellement occidental, ne serait-ce que par les formes liturgiques qui y seront en usage ; que peut être une liturgie latine pour des Chinois ? Les chrétiens grecs, syriens, coptes, etc., ont leurs liturgies particulières, dans leurs langues respectives, mais rien de tel ne peut exister en Chine ; du reste, j’ai vu, il y a environ deux ans, qu’on s’était opposé officiellement, de la façon la plus nette, à tout essai d’adaptation, si timide qu’il soit : les églises mêmes doivent être construites suivant les modalités européennes !
Ces considérations à part, je ferais cependant très volontiers ce que vous voulez bien me suggérer au sujet de mes ouvrages ; mais, malheureusement, cela m’est tout à fait impossible dans les circonstances présentes, car je dois vous dire que je suis dans les plus mauvais termes avec mon éditeur et que je ne peux rien lui demander. C’est une histoire vraiment infernale : tous mes livres ont été réunis dans une maison dont j’espérais d’autant plus que c’est moi-même qui avais donné l’idée de sa fondation ; mais, à la suite de machinations inouïes, les individus qui me poursuivent de leur haine (vous devez voir dans la chronique du « Voile d’Isis » les échos de cette campagne « anti-orientale », encore que je sois fort loin de pouvoir tout dire, surtout en ce qui concerne les dessous particulièrement « ténébreux » de toute cette affaire), ces individus, dis-je, sont arrivés à s’y introduire et à la tourner entièrement contre moi. Le personnage qui dirige maintenant cette maison, et qui est en quelque sorte le mensonge incarné, m’a trahi de la façon la plus vile en certaines circonstances, et me suscite des tracasseries et des ennuis sans fin ; je ne sais quand ni comment j’arriverai à en sortir… Je viens de l’amener à me rendre la libre disposition de deux volumes épuisés ; il va falloir que je m’occupe de trouver un autre éditeur, ce qui est peu agréable, mais enfin c’est autant de tiré de cette officine de malheur. Vous voyez quelle est la situation, et si je puis demander qu’on fasse un don à une bibliothèque, alors qu’on me refuse même des services de presse ! Mais ce dont je ne puis vous donner la moindre idée, ce sont les histoires extravagantes qui surgissent à chaque instant de tous les côtés, même les plus inattendus ; et voilà je ne sais combien d’années que cela dure ; il faut croire que ce que j’écris gêne bien des gens !
Je reviens à votre première lettre, quoique je comprenne bien que vous n’attendez pas que je reprenne en détail toutes les questions qu’elle soulève, ce qui d’ailleurs me serait assez difficile en ce moment et risquerait de retarder indéfiniment ma réponse.
D’abord, en ce qui concerne Matila Ghyka, j’ai été un peu surpris de ce que vous me dites, quoique j’ai déjà constaté effectivement dans son premier volume, le seul que j’aie lu, une tendance assez fâcheuse à accepter sans discernement des choses d’un caractère très douteux. Je ne sais si c’est un ou deux autres volumes qu’il a fait paraître depuis lors ; il va d’ailleurs falloir que je me les procure, car il faut que je voie cela d’un peu plus près, ne serait-ce que pour rectifier certaines choses à l’occasion. Il ne m’en a envoyé aucun, bien que j’aie vu une lettre de lui dans laquelle il déclarait que mes ouvrages lui avaient beaucoup servi… Quant à sa connexion avec Le Cour, j’en ai eu connaissance par « Atlantis », mais je ne sais pas au juste jusqu’où cela peut aller ; Le Cour a l’habitude de profiter des moindres circonstances pour « s’annexer » toutes sortes de gens, et il lui est même arrivé de s’attirer ainsi les protestations de personnes dont il utilisait les noms sans leur consentement.
J’ai été heureux de savoir que votre travail allait paraître cette année et que vous vous disposiez à en préparer la suite ; je vous adresse tous mes vœux pour la meilleure réussite de ces projets.
J’ai repris dans mes livres, en le développant, le plus important de ce que j’avais fait paraître autrefois dans la « Gnose » ; il y a encore certaines choses que je compte utiliser par la suite, et, en particulier, vous avez dû voir que j’ai fait allusion plusieurs fois à un futur ouvrage sur les conditions de l’existence corporelle ; mais je ne sais pas encore quand il me sera possible de mettre cela au point. Le n° de février 1912 est bien le dernier qui ait paru ; pour ce qui est d’autres revues vraiment sérieuses, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais vous signaler en dehors des quelques-uns que vous mentionnez.
Dans le prochain n° du « Voile d’Isis », vous trouverez quelques mots sur l’emploi des symboles biologiques et leur infériorité par rapport aux symboles mathématiques, dans ma réponse à l’attaque du P. Allo (encore un épisode de cette campagne à laquelle je faisais allusion plus haut).
D’une façon générale, je pense que les principales difficultés (à part celles qui tiennent aux imperfections inévitables de tout langage) viennent surtout de ce que certains ne peuvent arriver à se placer hors du temps pour concevoir toutes choses en simultanéité (c’est d’ailleurs parce que le symbolisme spatial donne par lui-même une image de la simultanéité qu’il importe de le maintenir à l’état pur et qu’il faut bien se garder d’y mêler le temps). Dès lors qu’on est dans l’intemporel, bien des questions ne se posent plus ; il ne peut y avoir une véritable hiérarchie que si tous ses termes coexistent ; et la vérité est qu’il n’y a pas d’évolution, qu’il y a seulement « ce qui est », éternellement.
Je m’excuse d’abréger ainsi ma réponse, et je vous remercie encore de toutes les appréciations que vous voulez bien m’exprimer au sujet de mes livres.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes meilleurs et très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 15 мая 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)