Le Caire, 30 décembre 1931
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre ces jours derniers, et j’ai été heureux de savoir que mes quelques réflexions vous étaient arrivées en temps opportun et allaient pouvoir vous être utiles.
Vous êtes sans doute trop difficile pour votre œuvre ; je crois du reste que, si on ne voulait faire que des choses absolument parfaites, on ne ferait jamais rien… D’ailleurs, puisque ce travail ne sera en somme qu’une première partie, vous pourrez en effet très bien, comme vous le dites, le compléter et le préciser dans les parties suivantes. Je souhaite que vous puissiez mettre cela au point et le faire paraître bientôt.
Je ne connais malheureusement personne à Paris qui soit vraiment compétent en ce qui concerne l’art oriental, du moins au point de vue qui vous intéresse ; on ne peut certainement pas reconnaître cette qualité aux historiens, archéologues et autres « spécialistes »… Je dois dire d’ailleurs que je n’ai jamais eu l’occasion de m’occuper spécialement des questions de cet ordre. Je ne connais pas d’ouvrage que je puisse vous recommander ; je crois que vous devez avoir raison, et que l’incompréhension occidentale doit être à peu près aussi grande là que dans l’ordre proprement doctrinal.
D’un autre côté, je connais quelqu’un qui a des préoccupations assez semblables aux vôtres pour ce qui est l’application des données traditionnelles dans l’art. Bien que je n’aie pas eu de ses nouvelles depuis longtemps, je pense que vous pourriez lui écrire de ma part, car il me semble qu’il serait intéressant pour vous deux d’entrer en relations. Voici donc son adresse : M. François de Pierrefeu, 4, rue de Lorraine, Saint-Germain-en-Laye.
Dans le même ordre d’idées, je pense que vous devez avoir connaissance des ouvrages de M. Matila Ghyka. Je ne connais pas celui-ci personnellement, mais j’ai su que, sur certains points, il s’était inspiré des idées que j’ai exprimées.
Je vous remercie de votre pensée de donner dans une revue une étude sur l’ensemble de mes ouvrages ; non seulement je n’y vois pas d’inconvénients, mais j’en serai au contraire fort heureux.
J’aurai plaisir aussi à connaître vos réflexions sur mes deux derniers livres lorsque vous aurez lu le second, qui vous parviendra sans doute bientôt ; il doit être paru maintenant, quoique je ne l’aie pas reçu encore.
Merci aussi pour les renseignements concernant Gabriel Marcel ; il est certain que sa formation universitaire doit être pour lui un obstacle difficile à surmonter ; et c’est peut-être à cela que tient pour une bonne part cette tournure d’esprit analytique que vous trouvez en lui.
Veuillez recevoir, cher Monsieur, l’expression de mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 30 декабря 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)