Le Caire, 2 décembre 1931
Monsieur,
Je vous dois bien des excuses pour avoir tant tardé à vous répondre ; je ne l’avais point oublié, mais je suis fort en retard pour toute ma correspondance, et, même quand on est loin de l’agitation occidentale, le temps passe avec une incroyable rapidité…
J’ai été très heureux de ce que vous m’avez écrit au sujet du « Symbolisme de la Croix » ; certains ont trouvé ce livre difficile à cause des considérations mathématiques qu’il contient, mais je vois que ce n’est pas votre cas. Un autre volume sur « Les états multiples de l’être », qui fait directement suite à celui-là, va paraître incessamment ; il y a déjà près d’un mois que j’en ai corrigé les dernières épreuves, de sorte que j’espère que tout sera terminé dans le courant de ce mois-ci.
Je ne vois pas beaucoup d’articles de moi à vous signaler en dehors de ceux que vous mentionnez ; j’ai peu écrit dans les revues, pour lesquelles les sujets que je traite sont un peu difficiles. Il y a cependant un article sur « l’Esprit de l’Inde », dans le « Monde Nouveau » de mai 1930 ; il y a eu aussi un article dans la « Revue Hebdomadaire », et, si je me souviens bien, deux dans la « Revue Bleue », mais cela remonte à quelques années et je ne puis vous indiquer les dates ni les titres exacts ; je crois que c’est tout. D’autre part, en dehors de mes livres proprement dits, j’ai une seule brochure, sur S t
Bernard, qui n’est que la reproduction de ce qui avait paru tout d’abord dans le recueil intitulé « La vie et les œuvres de quelques grands Saints ».
Pour ce qui est de votre « Cuisine des Anges », je l’ai lue avec un réel intérêt, et je pense qu’il serait regrettable que vous renonciez à la faire paraître en volume, en y apportant quelques améliorations comme vous le dites et peut-être en la complétant sur certains points, puisque je vois que vos idées ont dû se préciser depuis que vous l’avez écrite. Je vais tâcher de vous indiquer quelques remarques comme vous me le demandez en suivant vos divisions.
Est-ce bien Leibnitz qui à dit que l’âme pense toujours, ou n’est-ce pas plutôt Descartes ? Celui-ci, faisant de la pensée l’essence même de l’âme, en tirait cette conclusion que, si elle ne pensait pas, elle serait comme si elle n’était pas.
Ce que vous dites au sujet de l’histoire est excellent, mais peut-être faudrait-il insister davantage sur ce fait qu’elle ne remonte pas bien loin en réalité, et qu’elle est absolument incapable de nous faire connaître quoi que ce soit sur les véritables principes. Les traditions seules nous fournissent des indications là-dessus, et qui sont toutes directement contraires à l’assimilation du primitif au sauvage (et même à l’enfant).
Je ne connais pas les écrits de Gabriel Marcel auxquels vous faites allusion ; est-ce vraiment d’un certain intérêt ? J’avais eu, par quelques comptes rendus, l’impression que c’était plutôt de la « littérature », mais peut-être y-a-t-il autre chose … Il me semble que la « souplesse » dont vous parlez est bien différente de l’humilité et de l’effacement ; vous trouveriez beaucoup de choses à ce sujet dans les textes taoïstes. Il ne faut pas oublier que, en réalité, humilité et orgueil sont du même ordre sentimental ; l’un ne va guère plus loin que l’autre.
Si les Anges ne parlent pas, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pas de corps, mais aussi, et même tout d’abord, parce qu’ils n’ont pas la pensée en mode rationnel
, sur la marche de laquelle la constitution du langage humain est calquée exactement (remarquer à cet égard l’expression de raison discursive
). C’est d’ailleurs ce qui fait l’inaptitude du langage à rendre les vérités métaphysiques, c'est-à-dire, d’ordre supra-rationnel ; toute expression verbale est ici forcément indirecte et inadéquate. Il y aurait quelques distinctions à faire, en partant de là, dans ce que vous dites ensuite, et où vous donnez au langage, si j’ai bien compris, un sens plus étendu : il s’agit toujours d’expression, mais en des modes multiples, quoique toujours liés d’une certaine façon à l’ordre sensible.
Pour ce qui est du rêve (et aussi du délire qui n’en diffère pas essentiellement), je ne pense pas qu’une explication unique puisse s’appliquer à tous les cas ; il y a là une diversité indéfinie de modalités. Du reste, ce que la doctrine hindoue enseigne sur l’état de rêve doit vous permettre de compléter facilement ce paragraphe. – Il est probable que ce qui apparaît comme illogique, c’est moins le rêve lui-même que la transposition inexacte que nous en faisons dans l’état de veille.
Ce que vous dites de l’anthropomorphisme de la langue s’accorde très bien avec ce que j’ai indiqué au chap. XXVI du « Symbolisme de la Croix » ; à ce sujet, la comparaison dont je n’avais pas pu retrouver l’origine appartient à Shankarâchârya. – Je crois que la « Raison » de Descartes ne va pas si loin que vous vouliez bien le dire ; on est souvent tenté d’attribuer ainsi à un philosophe beaucoup plus que ce qu’il a conçu en réalité ; et, au fond, les conceptions de Descartes sont particulièrement limitées et « simplistes » (voir ses « idées claires »).
Il faudrait préciser la différence entre la métaphore et le véritable symbolisme ; peut-être la métaphore proprement dite n’est-elle, comme l’allégorie, qu’une sorte de dégradation du symbole. – Vos remarques sur le « folklore » et les traditions soi-disant populaires sont parfaites.
Je pense comme vous que les termes « abstrait » et « concret » ne signifient pas grand-chose au fond. En tout cas, l’abstrait n’est pas le général : ce qui peut être dit abstrait, c’est une qualité isolée, un attribut détaché de son sujet ; le genre, au contraire, est une « nature » qui comporte une multitude de qualités, et qui constitue un véritable sujet logique comme l’individu, quoique dans un autre ordre.
Leibnitz, pour son idée de l’« art combinatoire » ou « caractéristique universelle », s’est certainement inspiré de Raymond Lulle, et aussi de Trithème, peut-être d’autres encore. Il est singulier qu’il n’ait rien compris aux symboles du Yi-King ; j’ai cité, dans « Orient et Occident », l’interprétation ridicule qu’il en avait donnée. Pour la « langue adamique » ou « langue syriaque » (c'est-à-dire « solaire »), vous trouverez quelques indications dans mes récents articles ; il y aurait des choses bien curieuses à dire là-dessus. La question des « noms naturels », le symbolisme des lettres, etc., pourraient donner lieu à des développements presque indéfinis.
On peut dire que le verbe exprime toujours un état, mais qui n’est pas forcément un état d’action. Il serait, je crois, curieux de chercher ce qu’est le véritable sujet des verbes dits impersonnels.
Je crois qu’il y aurait certaines réserves à faire, en ce sens que la parole est certainement plus limitée que le geste, et surtout que le symbole.
Vous trouverez dans mon nouveau livre une remarque sur le silence et ses rapports avec la parole, à propos des possibilités de non-manifestation.
Je m’excuse de la brièveté et de l’insuffisance de ces quelques remarques, que je n’ai pas voulu faire attendre plus longtemps encore ; j’espère qu’elles pourront malgré tout vous être de quelque utilité, et qu’en tout cas il vous sera possible de reprendre le développement de ce travail d’une façon qui vous donne plus complète satisfaction, car, comme je vous le disais au début, ce serait vraiment dommage de l’abandonner.
Merci de vos bons souhaits pour mon séjour ici ; je dois dire qu’effectivement je m’y trouve beaucoup mieux qu’en France à bien des points de vue ; aussi ne sais-je quand je me déciderai à faire un voyage auquel rien ne m’oblige pour le moment.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 2 декабря 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)