Le Caire, 7 mars 1931
Monsieur,
Vous devez vous étonner de n’avoir pas eu encore de réponse à votre lettre, j’espère que mon éloignement de Paris, joint aux diverses occupations que vous pouvez supposer, me sera une suffisante excuse pour ce retard.
J’ai lu cette lettre avec beaucoup d’intérêt et j’ai été fort heureux de tout ce que vous me dites de l’effet produit sur vous par la lecture de mes ouvrages. Tout ce que vous dites par ailleurs sur l’incompréhension de certains est parfaitement juste ; et je pense, d’après tout ce que j’ai pu constater jusqu’ici, que, d’une façon générale, les milieux universitaires sont plus particulièrement défavorables. Il y a là une formation qui rend les intelligences à peu près impénétrables à tout ce qui ne rentre pas dans certains cadres plutôt étroits, ou à tout ce qui risque de déranger certaines théories toutes faites ; et il est certain que, comme vous le dites très bien, les questions dont on a fait une affaire de simple érudition ne correspondent, pour ceux qui les envisagent ainsi, à aucune réalité.
Je connais M. René Grousset et ai toujours été personnellement en bons termes avec lui, mais je dois dire qu’en effet je n’ai jamais cru de sa part à la possibilité d’une compréhension bien profonde. Quant à M. Gabriel Marcel, je ne connais que son nom et j’ignore tout à fait quelles sont ses tendances.
Ce qui est arrivé pour l’essai que vous avez envoyé à la « Revue Universelle » est vraiment assez étonnant, et, étant données les idées de Massis (si toutefois on peut parler d’idées quand il ne s’agit en réalité que d’une sorte de haine à l’égard de quelque chose qu’il ignore totalement et de parti pris), cela me semble un peu difficile à expliquer. D’autre part, j’avoue que je n’ai pas très bien compris quel a été le rôle de Gilson en la circonstance : vous était-il défavorable ? Il m’a pourtant toujours donné l’impression d’un esprit plus ouvert que Massis… Vous serez bien aimable de me préciser ce point qui m’est un peu obscur.
Je n’ai pas compris non plus si votre essai est imprimé ou si seulement il doit l’être. Quoi qu’il en soit, vous pouvez être certain que, si vous voulez bien me l’envoyer, que ce soit en épreuves ou autrement, je ne manquerai pas de le lire avec beaucoup d’intérêt, et que je vous dirai très volontiers et très sincèrement ce que j’en pense ; je vous préciserai seulement dès maintenant de m’excuser si je tarde encore quelque peu comme cette fois…
Je vous remercie donc à l’avance pour cet envoi, et je vous remercie aussi très vivement de ce que vous avez l’amabilité de me proposer au sujet de votre éditeur ; mais je dois dire que ceci serait assez difficilement réalisable, tout au moins actuellement. En effet, on a repris tous mes ouvrages aux précédents éditeurs (sauf Bossard qui s’est refusé jusqu’ici à tout arrangement) pour les réunir dans une seule maison (Éditions Véga, 43 rue Madame) où un nouvel ouvrage va paraître dans un mois environ. Il faudrait donc que la chose ne marche plus pour que je puisse songer à m’adresser de nouveau à quelque autre éditeur. De plus, une collection de « philosophes et moralistes » semble indiquer quelque chose qui est bien loin de mes travaux et de mes préoccupations…
Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de mes très distingués sentiments.
René Guénon
Poste restante, bureau central, Le Caire.
Каир, 7 марта 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)