Le Caire, 29 avril 1940
Cher Monsieur,
Je suis content d’apprendre que votre éditeur s’est décidé à reprendre son travail et qu’ainsi votre livre n’aura pas à attendre davantage pour paraître. Il semble d’ailleurs que les craintes manifestées par les éditeurs au début de la guerre étaient exagérées, puisque l’arrêt des affaires de librairie n’a été que momentané. Naturellement, il se publie moins de livres qu’en temps normal, mais peut-être cela vaut-il mieux pour ceux qui paraissent… – Vous parlez de mettre votre texte au point ; ne m’aviez-vous pas dit cependant, il y a assez longtemps déjà, que vous aviez achevé ce travail ? Bien entendu, si vous voulez bien me communiquer les épreuves, c’est très volontiers que j’en prendrai connaissance et que je vous ferai part de mes remarques s’il y a lieu ; il faut seulement espérer que les lenteurs actuelles de la correspondance ne les empêcheront pas de vous parvenir en temps utile.
Pour votre troisième volume, je comprends mieux maintenant la façon dont vous l’envisagez et les limites où vous entendez vous tenir pour traiter le sujet, qui n’en reste d’ailleurs pas moins très vaste encore. Sans doute ne l’entreprendrez-vous qu’après en avoir terminé avec la publication du second volume, puisque celle-ci ne doit plus tarder ; en tout cas, je n’ai pas besoin de vous dire que, si je puis vous être utile en quelque chose pour celui-là aussi, j’en serai très heureux.
Pour ce qui est de mes livres, je vous remercie d’y penser toujours ; en ce qui concerne les Éditions Véga, nos craintes étaient peut-être excessives, pour le moment du moins, car j’ai reçu les comptes comme à l’ordinaire avec seulement un peu de retard, ce qui montre qu’en somme la maison marche toujours, malgré la fermeture extérieure de la librairie ; mais naturellement, avec le mystère qui règne toujours là-dedans, on ne peut pas savoir au juste ce qu’il en adviendra par la suite… Quant à Denoël, il se confirme de plus en plus, malheureusement, qu’il n’y a pas à compter sur lui pour la réédition de mes deux livres épuisés ; c’est donc de ce côté qu’il est le plus urgent de faire quelque chose, et M. Caudron s’occupe actuellement de cette affaire. En somme, toute la question est d’amener Denoël à renoncer à ses droits, et il est possible que ses embarras financiers le décident à accepter un arrangement sans trop de difficultés ; quant à la réédition elle-même, qui deviendra possible dès que ce résultat sera acquis, nous avons naturellement les « Éditions Traditionnelles » à notre disposition, de sorte qu’il n’y a pas à se préoccuper de chercher un autre éditeur.
J’ai vu aussi que votre article n’avait pas encore paru dans le n° d’avril de la « N. R. F. » ; enfin, espérons que ce sera pour le prochain ; mais il ne me semble pas que le nombre des pages de cette revue ait été réellement diminué depuis la guerre…
Il paraît que Clavelle a quitté Paris le 16 avril, mais je n’ai pas encore sa nouvelle adresse ; s’il n’a pas fait appel à vous pour la revue, bien qu’il en ait envisagé la possibilité, c’est en effet à cause de votre éloignement ; mais il faut dire que ce n’est peut-être qu’ajourné, car il n’est pas sûr que Vâlsan puisse rester à Paris indéfiniment, et, s’il devait partir à son tour, je ne vois pas trop qui, à Paris même, pourrait s’occuper de cela.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 29 апреля 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)