Le Caire, 9 février 1940
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir un peu tardé à répondre à votre lettre ; je n’arrive pas encore à rattraper tout le temps perdu du fait de ma maladie… Je vous remercie de vos bons vœux ; j’ose à peine vous adressez encore les miens, tellement ils parviendront en retard !
Je regrette bien d’apprendre que votre santé aussi laisse à désirer ; je veux croire pourtant que vous allez mieux maintenant, surtout si, comme il faut l’espérer, les grands froids sont passés. Peut-être êtes-vous maintenant rentré à Versailles ; mais j’envoie cette lettre à l’adresse que vous m’indiquez, car ainsi elle vous atteindra sûrement dans tous les cas.
Je viens de recevoir une lettre de Clavelle me disant que, à la suite de son passage devant une commission de réforme, il a été classé dans le service armé, et qu’il pense devoir être appelé très prochainement ; ce qu’il me dit des mesures qu’il a prises pour assurer la continuation du travail de la revue, même s’il ne pouvait plus du tout s’en occuper, me rassure cependant, un peu à ce sujet…
Il paraît que la permission que Schuon devait avoir vers la fin de janvier a été retardée ; j’espère qu’il vous sera possible de le voir quand il viendra à Paris ; cela faciliterait sans doute la réalisation des projets dont vous me reparlez, puisque, pour ce qui est d’un voyage à Bâle, cela vous serait probablement un peu difficile dans les circonstances actuelles.
Le retard de la publication de votre article dans la N. R. F. m’étonnait d’autant plus que Clavelle m’avait dit qu’il était déjà composé avant la guerre ; enfin, il faut espérer que ce sera tout de même pour bientôt. Une note de Dermerghem sur la « Métaphysique orientale » n’a pas paru non plus jusqu’ici, à moins pourtant qu’elle ne se trouve dans le n° de janvier que je n’ai pas vu encore.
C’est bien dommage, puisque vous avez trouvé un éditeur, que la publication de votre livre se trouve retardée pour un temps indéterminé. Le titre que vous avez choisi est bien en lui-même mais peut-être un peu énigmatique ; quelle en est exactement l’intention ?
Pour ce qui est de l’autre livre que vous avez en vue, je vois par la table des matières que le sujet en est bien vaste, et aussi qu’il comprend des questions, celle des rites par exemple, qu’il est assez difficile de traiter ainsi dans leur ensemble ; naturellement, je ne peux pas me rendre compte exactement par là de la façon dont vous vous proposez de les envisager… En tout cas, je crois que le mieux serait que vous commenciez à l’écrire sans vous préoccuper dès maintenant de l’édition ; si ce que vous dites peut se faire par la suite, ce serait certainement très bien ; mais, en ce moment, on ne peut rien demander à Chacornac, car je sais que malheureusement les ressources lui font tout à fait défaut.
À propos de la situation financière des éditeurs, je suis inquiet de celle de Denoël ; les deux livres que j’ai chez lui sont maintenant épuisés, comme vous le savez peut-être, et je crains fort qu’il ne profite des circonstances pour traîner indéfiniment sans les rééditer et sans pourtant se trouver pour cela obligé de renoncer à ses droits ; je me demande ce qu’on pourrait bien faire à cet égard…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 9 февраля 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)