Le Caire, 21 juin 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre il y a quelques jours déjà, et, si je n’y ai pas répondu tout de suite, c’est que, ayant justement retrouvé mes articles, j’ai voulu corriger la traduction pour vous la renvoyer en même temps. Comme vous le verrez, j’ai dû faire beaucoup de changements ; c’est encore en assez mauvais français, mais du moins le sens y est maintenant, ce qui est l’essentiel.
Pour ce que vous me demandez, il est bien entendu que la question du rattachement initiatique regarde Schuon exclusivement ; et, d’après ce qu’il vous a dit, je ne pense pas, si vous vous décidez à le demander, que cela doive faire de difficultés.
Quant au reste, la « séparation des plans » que vous envisagez est certainement juste en principe ; mais, en fait, les choses se présentent d’une façon assez différente, parce qu’il y a des contingences dont on est bien obligé de tenir compte. – D’abord, pour commencer par ce qu’il y a de plus contingent, ne pensez-vous pas qu’une adhésion donnée à la fois au catholicisme et au parti socialiste ne pourrait que vous faire prendre en suspicion des deux côtés à la fois ? D’autre part, pour en finir tout de suite avec ce qui concerne la politique, si l’adhésion à un parti quelconque est en soi une chose indifférente à notre point de vue, il n’en est pas moins vrai que, dans les circonstances actuelles, il s’exerce dans tous les partis des influences qui peuvent être dangereuses, car elles touchent plus ou moins à la « contre-initiation » qui insinue ses agents partout où elle le peut, et, en tout cas, le moins auquel on s’expose ainsi, c’est à jouer un rôle de dupe, ce qui n’a jamais rien de bien agréable, car tout cela est mené par des choses dont la plupart des chefs de partis eux-mêmes ne se doutent pas. Tout cela n’est que parade destinée à occuper le public, et je vous assure qu’on ne peut avoir nulle envie de s’y mêler dès qu’on a la moindre idée de ce qu’elle dissimule !
J’en viens à autre point plus grave, pour participer aux rites catholiques, certaines conditions sont imposées ; dans l’état présent des choses (cela n’a rien à voir avec la question de principe), sont-elles compatibles avec une initiation quelconque ? Si vous faites connaître celle-ci, outre les inconvénients très sérieux que cela présente, il est certain, pour qui connaît la mentalité du clergé actuel, qu’il vous refusera les sacrements ; si vous n’en dites rien, vous n’êtes pas dans les conditions voulues pour les recevoir valablement ; que pouvez-vous faire alors ? Remarquez bien que l’incompatibilité de fait vient de l’Église, ou, pour mieux dire, de ceux qui la représentent aujourd’hui ; ce sont eux qui la créent de toutes pièces, par leur ignorance ou leur méconnaissance d’un domaine qui est en dehors de leur compétence ; et c’est bien pourquoi il y a là une situation à laquelle nous ne pouvons rien…
Ce que je viens de dire là s’applique d’ailleurs d’une façon générale à toute initiation, même si elle n’est pas liée à une forme traditionnelle autre que celle du Christianisme ; le cas de la Maçonnerie le montre assez nettement.
Maintenant, il faut encore ajouter que l’initiation dans telle ou telle forme traditionnelle implique forcément certaines conditions particulières. Ainsi, dans le cas que nous avons à envisager, puisqu’il s’agit de l’initiation islamique, il ne faut pas oublier que celle-ci prend pour base la loi de l’Islam dans tout son ensemble, y compris le côté exotérique et religieux, avec la pratique des rites qu’il comporte ; c’est là une nécessité à laquelle il n’est pas possible de se soustraire, car une tradition constitue un tout indivisible, et d’ailleurs qui veut obtenir le « plus » (ce qui est du domaine de l’ésotérisme) doit commencer avant tout par faire le « moins » (c'est-à-dire par suivre les règles de l’exotérisme). Comment pourriez-vous concilier cette pratique avec celles des rites catholiques, toujours en tenant compte des exigences imposées pour ceux-ci ? Et, en admettant même que cette conciliation soit possible, il resterait encore que le mélange de rites de même ordre et appartenant à des traditions différentes est extrêmement dangereux au point de vue psychique, déterminant dans ce domaine des conflits d’influences dont on ne peut attendre que les plus fâcheux résultats.
Je crains que cette réponse ne soit pas précisément conforme à ce que vous auriez souhaité ; mais, puisque vous me demandez un avis, il ne m’est pas possible sincèrement de vous dire autre chose ; c’est à vous, naturellement, qu’il appartient de tirer les conclusions de tout cela…
J’ai lu votre article sur les « origines de l’art », et en somme je le trouve bien dans son ensemble, d’autant plus que le sujet est réellement difficile, si l’on veut dire des choses un peu précises. Une petite remarque cependant : vous semblez considérer le nomadisme comme antérieur à la sédentarité ; mais l’histoire de Caïn et d’Abel paraît bien indiquer que ces deux modes de vie ont toujours existé (l’agriculteur ou le sédentaire y est même présenté comme l’aîné du pasteur ou du nomade). – D’autre part, je me demande si les époques glaciaires sont réellement si anciennes que le prétendent certains géologues, et si elles ne peuvent pas correspondre (la dernière surtout) à des cataclysmes secondaires survenus à l’intérieur même du présent manvantara (c’est alors que la région arctique ou hyperboréenne serait devenue inhabitable) ; en tout cas, elles doivent avoir, comme tout le reste, un lien avec la précession des équinoxes, puisque c’est là la base de toutes les périodes cycliques.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 21 июня 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)