Le Caire, 26 février 1936
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 15 février, qui a dû se croiser avec celle que je vous ai écrite vers la même date après avoir lu votre article de janvier.
Pour la question du tirage à part, je comprends vos raisons : même en dehors du simple point de vue financier, il vaut certainement beaucoup mieux ne pas publier un ouvrage à ses frais si l’on peut faire autrement ; et vous avez sûrement assez de relations dans le monde des éditeurs pour pouvoir en trouver un qui fera la chose dans les conditions normales.
Il est toujours entendu que je verrai très volontiers votre article sur les « origines de l’art » si vous pensez utile de me le communiquer avant sa publication ; comme vous le dites, le sujet est assurément difficile… – À ce propos, pour votre question sur les ouvrages « préhistoriques », je pense tout à fait comme vous : il y en a qui doivent remonter au-delà du Kali-Yuga, mais, quant à retrouver des vestiges d’autres Manvantaras, cela est certainement bien impossible.
Pour en revenir à votre article sur l’art grec, c’est assez l’habitude, il me semble, qu’on ne soit jamais complètement satisfait soi-même de ce qu’on fait… Je dois dire d’ailleurs que, pour le sujet dont il s’agit, les choses ont été tellement obscurcies à l’époque « classique » qu’il n’est guère possible de résoudre toutes les questions, surtout si on veut entrer quelque peu dans le détail ; c’est déjà quelque chose d’indiquer nettement comment elles doivent se poser, et de marquer tout au moins les grandes lignes… – Pour Apollon, je pense qu’il a même beaucoup plus de deux aspects ; il faudra que je tâche d’éclaircir un peu cela par la suite… – L’expression de « voie royale », là où vous l’avez employée, est peut-être en effet quelque peu inexacte, car elle désigne proprement une initiation de Kshatriyas, et il ne semble pas que ce soit là ce que vous ayez voulu dire en fait. Quant à l’opposition entre Apollon et Dionysos, j’ai toujours eu des doutes sur son authenticité, et je me demande si ce n’est pas en grande partie une imagination de Nietzsche, car je ne vois pas sur quelles données vraiment traditionnelles cela peut se baser ; auriez-vous quelques indications là-dessus ? En ce cas, vous seriez bien aimable de m’en faire part ; il me semble que cela à une certaine importance, et je serais content de pouvoir être fixé là-dessus.
En hâte, cher Monsieur, avec mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Каир, 26 февраля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)