Le Caire, 1er septembre 1935
Cher Monsieur,
J’ai reçu avant-hier votre lettre du 23 août, et j’avais bien reçu aussi précédemment celle du 10 juillet, à laquelle je me suis permis de ne pas répondre jusqu’ici …
Merci tout d’abord de vos bons vœux ; je suis fort heureux de mon changement d’existence ; il me devenait de plus en plus difficile de vivre seul, et, comme Clavelle vous l’a dit, je pense que mes possibilités de travailler vont s’en trouver beaucoup améliorées. Quant à ce que vous dites de ma correspondance, c’est malheureusement trop vrai, car, parmi les lettres que je reçois, il y en a de bien peu intéressantes, et je me dis souvent que je perds probablement mon temps à y répondre… J’en ai laissé une telle quantité s’accumuler en ces derniers temps que je peux à peine m’y retrouver maintenant ; il faut pourtant que je commence par liquider tout cet arriéré avant de songer à entreprendre autre chose !
L’heureuse solution de l’affaire Bossard, survenue enfin alors qu’on désespérait presque, a été pour moi, comme vous pouvez le penser, un véritable soulagement.
Quant aux Éd. Véga, c’est toujours un sujet d’inquiétude, d’autant plus que j’apprends des choses de plus en plus édifiantes sur le compte du sinistre personnage qui dirige et qui travaille si bien à « enterrer » mes livres ! Je ne crois pas que l’épuisement de ceux-ci, quand il se produira, améliorera beaucoup la situation ; il faudrait pouvoir le faire constater « officiellement », puis attendre encore que 18 mois se passent sans réédition pour que je puisse reprendre ma liberté, d’après les termes mêmes des contrats. J’aimerais mieux qu’on puisse trouver un moyen d’en finir plus rapidement et d’un seul coup ; nos amis vont songer à cela après la rentrée …
M. de Frémond m’a écrit qu’il vous avait communiqué sa collection de la France Antimaçonnique. Je pense d’autre part, d’après ce que vous me dites, que vous avez eu une réponse de Reghini ; si vous vouliez bien me donner quelques détails à ce sujet, j’en serais content, car voilà des années que je suis sans nouvelles de lui. Quant à « El-Maarifah », il y a certainement eu un oubli ; malheureusement, la revue ne paraît plus actuellement, pour raisons « financières » (la crise sévit ici comme partout), et je ne sais pas trop où je pourrais trouver le directeur, à moins qu’il ne m’arrive de le rencontrer fortuitement ; mais je dois aussi avouer que maintenant je ne sors plus guère de chez moi, sauf pour les courses indispensables ; enfin, je tâcherai de faire réparer cet oubli à la première occasion qui se présentera. Je regrette de n’avoir qu’une seule collection de la revue ; si j’avais eu des n° en double, je vous les aurais envoyés bien volontiers.
Pour en revenir à la F. A., l’article sur « Franciscus, Eques a Capite gabato » est bien de moi en effet comme vous l’avez pensé ; j’avais oublié celui-là et pourtant c’est le livre en question qui a été le point de départ de toute la querelle avec Nicoullaud et Bord. Quant à « L’initiation de Bonaparte », bien que portant la signature de M. de la Rive, ce n’est de lui qu’en partie, et une bonne partie aussi est de moi. Enfin, pour ce qui est de l’article antérieur concernant le régime Rectifié, je me demande s’il ne porte pas le titre de « Maçonnerie napoléonienne » ou quelque chose de ce genre ; en tout cas, il a dû paraître en 1911, comme je vous l’ai dit, peu de temps après un premier article sur Dante.
La liste des ouvrages futurs que j’ai plus ou moins annoncés est vraiment impressionnante, et j’en suis quelque peu effrayé ; trouverai-je jamais le temps de mettre tout cela sur pied ? Pour les « Conditions de l’existence corporelle », je n’ai que de simples notes, en dehors de ce qui a paru dans les derniers n° de la « Gnose » ; mais, de toutes façons, je ne pense pas que ce livre soit le premier que j’écrirai. En effet, D. et ST. semblent préférer, pour commencer, quelque chose qui soit susceptible de s’adresser à un public plus étendu ; il est donc probable que ce sera en quelque sorte une suite à « Orient et Occident » et à la « Crise du Monde moderne ». Ensuite, je m’occuperai peut-être d’arranger mes articles sur l’« Initiation » ; je ne sais pas encore de quelle façon on pourra éditer cela, mais je ne crois pas que ce soit très difficile, et d’ailleurs on a encore le temps d’y réfléchir… Je pense bien toujours aussi à ceux de « Regnabit » et de la F. A. ; ceux-là me donneront plus de travail, je crois, pour arriver à prendre la forme d’un volume.
Pour l’« Erreur occultiste », il est bien certain qu’il n’y aura plus lieu de l’écrire après le livre que Clavelle prépare en ce moment sur ce sujet ; et j’avoue que je ne suis pas fâché que les circonstances l’y aient amené ; il me reste encore assez de besogne en perspective sans cela !
Pour la « Théorie du Geste », je n’ai que quelques notes, moins encore que pour les « Conditions de l’existence corporelle » ; du reste, cela ne pourra venir qu’après, toujours dans la série commencée par « L’Homme et son devenir ». Pour les « Lois cycliques », je ne sais trop si j’arriverai un jour à trouver le moyen d’exposer la question d’une façon qui puisse être à peu près compréhensible aux Occidentaux ; cela me paraît présenter de bien grandes difficultés, et, pour le moment, je ne vois pas encore comment je pourrais m’y prendre…
Les autres choses dont vous parlez pourraient rentrer dans la série de l’« Ésotérisme de Dante » et du « Roi du Monde » : Janus et le pouvoir des clefs, cela va naturellement ensemble ; la légende d’Arthur se rattache au symbolisme « polaire », sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire ; le symbolisme de l’aigle pourrait s’associer à celui du serpent, car ils sont plus ou moins complémentaires. J’ai pensé aussi, dans le même ordre d’idées, à une étude sur les Kabirs et tout ce qui s’y rapporte plus ou moins directement ; et on m’a aussi demandé à plusieurs reprises quelque chose sur les pierres sacrées… Il y a bien encore le symbolisme du bâton brâhmanique, du caducée et autres choses similaires, les sujets ne manquent certes pas !
Sur le Compagnonnage, et peut-être aussi sur la Maç∴, je ne sais pas encore si je me déciderai à faire quelque chose un jour ou l’autre. Quant à un ouvrage sur l’ésotérisme islamique, bien des gens, ici même, me l’ont déjà demandé.
Enfin, pour ce qui est d’un ouvrage sur « L’Ésotérisme chrétien et la Philosophie hermétique », je reconnais que ce serait à la fois intéressant et opportun, et pourtant j’hésiterais fort à m’y risquer ; il me semble qu’il vaudrait mieux que ce soit fait par quelqu’un d’autre, ne serait-ce que pour éviter toutes les animosités que ne manquerait pas d’éveiller, cher certains, la seule vue de ma signature sur un livre de ce genre. Vous savez que je n’ai point de « disciples », et que je tiens même beaucoup à n’en point avoir ; mais est-ce bien nécessaire pour cela ? Il suffit en somme de s’inspirer des mêmes principes ; et pourquoi vous-mêmes ne songeriez-vous pas à un tel travail ?
Voilà, je crois, un examen à peu près complet de ce que contient votre « inventaire » ; je me demande encore avec inquiétude combien d’années de travail cela peut représenter pour un seul individu ! …
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 1 сентября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)