Le Caire, 9 novembre 1946
[…] Ce que vous avez répondu à Clavelle au sujet de la Maçonnerie coïncide en somme, sur les points essentiels, avec ce que je lui avais déjà écrit moi-même ; il en est ainsi notamment en ce qui concerne la méthode de réalisation faisant en quelque sorte corps avec l’exercice même du métier ; il va de soi, d’ailleurs, que cette question de réalisation n’est pas, dans les circonstances présentes, celle qui se pose de la façon la plus immédiatement urgente… Il est tout à fait exact qu’autrefois, comme vous le dites, « les Maçons pratiquaient toujours l’exotérisme du monde où ils vivaient », et cela parce que la Maçonnerie elle-même n’est liée à aucune forme exotérique déterminée ; pour cette raison précisément elle n’est incompatible avec aucune, en principe tout au moins, de sorte que la question d’un changement de forme traditionnelle ne peut même pas se poser réellement en pareil cas. J’ajoute qu’elle n’est pas incompatible non plus avec tout autre initiation surtout si on ne l’envisage en quelque sorte qu’à titre « accessoire », ce qu’en tout cas son état actuel justifie assurément… Par rapport à l’Islam en particulier, personne, dans les pays islamiques mêmes, n’a jamais pensé qu’il puisse y avoir une incompatibilité quelconque, et cela aussi bien au point de vue ésotérique qu’au point de vue exotérique ; ici, par exemple, il y a toujours eu depuis longtemps des Maçons à la fois parmi les « ulamâ ez-zâhir » et parmi les membres des diverses turuq
. Pour ceux-ci, il y a d’ailleurs au moins un exemple illustre : celui de l’émir Abdel-Qader, qui, en dehors de son rôle extérieur, était un mutaçawwuf éminent (ce que les historiens européens paraissent naturellement ignorer), et qui se fit recevoir Maçon lors de son séjour à Alexandrie. Voici encore quelque chose de plus : le Sheikh Elîsh disait que « si les Maçons comprenaient bien leurs symboles, ils seraient tous Musulmans » ; et, à ce propos, il expliquait les 4 lettres du nom d’Allah, sous le rapport de leurs formes comme correspondant respectivement à la règle, au compas, à l’équerre et au triangle… Mais cela, j'aime mieux ne pas le dire à Clavelle, pour le moment du moins, afin de ne pas l'influencer dans un certain sens; je vous remercie de me laisser toute latitude pour lui donner mon avis, mais cependant je préférerais que vous lui disiez tout de même (ou à moi, afin que je puisse en tenir compte) ce que vous pensez en ce qui le concerne spécialement. En effet, si la question de principe est très facile à résoudre, il peut n’en être pas de même pour les cas particuliers ; à cet égard, je lui avais parlé de la possibilité, pour certains, d’un danger de « dispersion », et ce que je voulais dire par là était, au fond, la même chose que ce que vous envisagez aussi en parlant des inconvénients que peut avoir le contact avec un certain psychisme collectif ; il est évident que ce danger n’existe pas pour tout le monde indistinctement et qu’on ne peut rien dire de général là-dessus ; et c’est là, en somme, le seul point que je trouve réellement embarrassant pour le cas de Clavelle lui-même…
Il faut maintenant que je vous parle un peu de l’extraordinaire histoire de Raymond C…, dont il est question, ainsi que vous l’aurez vu, dans la dernière lettre de Clavelle : il y a quelque temps, j’ai reçu de lui (et c’est la première fois qu’il m’a donné signe de vie depuis la reprise des communications) une énorme lettre qui, chose assez bizarre, a été mise à la poste à Lausanne, et dont la partie la plus importante concerne la soi-disant possibilité, qu’il dit l’intéresser tout particulièrement, d’obtenir un rattachement lamaïque par l’intermédiaire de Calmels. J’en ai été plutôt stupéfait et, d’après tout ce que je sais de Calmels, je me suis bien douté tout de suite que, de ce côté, une telle possibilité était inexistante en fait. Seulement ce que je craignais, c’est que Clavelle ne soit pour quelque chose dans le « lancement » de cette idée, si l’on peut dire, d’abord à cause de l’intérêt que lui-même paraissait avoir témoigné à tout ce qui touche le Bouddhisme pendant ces dernières années, et ensuite parce que C… m’assurait s’être mis d’accord avec lui pour m’écrire à ce sujet. C’est pourquoi j’ai aussitôt demandé à Clavelle des explications sur ce qu’il avait dit exactement ; d’après sa réponse, que j’attendais pour pouvoir plus sûrement remettre les chose au point en écrivant à C…, il s’agit simplement d’« imaginations » de celui-ci, et j’aime beaucoup mieux qu’il en soit ainsi. Je n’avais rien remarqué d’anormal dans sa correspondance d’autrefois, mais Allar, qui l’a rencontré en Savoie l’an dernier, m’a dit alors qu’il ne lui avait pas paru très bien équilibré, et cette histoire semblerait de nature à lui donner raison… Son idée d’une « greffe mahâyâniste » (l’expression est de lui) sur la Maçonnerie n’est pas moins étonnante que le reste, et elle est même vraiment incompréhensible de la part de quelqu’un qui a sûrement lu ce que j’ai écrit au sujet du mélange des formes traditionnelles ; il y a même sur ce point, à la page 41 des « Aperçus » comme une réponse anticipée et assez explicite. D’autre part, l’idée de Maridort dont parle Clavelle, en ce qui concerne l’Islam (et tout cela nous ramène à la question de l’« aide orientale »), ne me paraît pas susceptible de donner grand’chose non plus, bien que du moins elle ne fasse pas appel à quelque chose d’aussi complètement « étranger » que le bouddhisme par rapport à la Maçonnerie ( cela surtout à cause de Salomon, qui a même en réalité une place encore plus grande dans la « perspective » islamique que dans le Judaïsme lui-même).
Au fond, une aide ne pourrait résulter que de l’action d’individualités possédant une initiation orientale et appartenant en même temps à la Maçonnerie, et en laissant nécessairement celle-ci telle qu’elle est ; du moins, je ne vois pas d’autre hypothèse réellement plausible à cet égard. On pourrait objecter que, là où la chose s’est déjà produite, aucun effet appréciable n’en est résulté jusqu’ici ; mais cela tient sans doute surtout à ce que la Maçonnerie comprend partout des éléments beaucoup trop mêlés, et la première condition pour pouvoir faire quelque chose de sérieux à quelque point de vue que ce soit, serait assurément d’y opérer une sélection aussi rigoureuse que possible.
Je ne vous parle pas des Chevaliers du Paraclet, car je n’aurais en somme rien à ajouter à ce que vous avez dit à ce propos à Clavelle ; s’il s’agit bien d’une organisation initiatique, celle-là paraît vraiment être en plus mauvais état encore que la Maçonnerie. […]
Каир, 9 ноября 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)