Le Caire, 24 août 1950
[...] J’ai été étonné en voyant que vous pensiez que trois lettres de vous avaient dû se perdre, car j’avais cru tout d’abord qu’il ne s’agissait que d’une seule ; en tout cas rien ne s’est trouvé depuis la dernière fois que je vous ai écrit (il y a un peu plus de deux mois), et je crois bien que maintenant il ne reste plus guère d’espoir. Il y a sûrement quelque chose d’anormal dans tout ce qui s’est produit il y a quelque temps pour ma correspondance.
[...] Vous avez certainement tout à fait raison de penser qu’il ne faut jamais négliger les « signes », bien que naturellement il ne faille pas s’exagérer la portée de certaines choses ; c’est surtout quand différents signes sont concordant, bien que se présentant indépendamment les uns des autres, qu’il convient d’y prêter attention, car il n’y a pas de « hasard » ni de simples « coïncidences » purement accidentelles.
[...] À la question que vous me posez, je crois qu’il faut que je vous dise exactement quelle est actuellement la situation présente, et malheureusement, comme vous allez le voir, elle ne se présente pas d’une façon très encourageante. D’abord en ce qui concerne la possibilité d’une initiation spécifiquement chrétienne, il n’y a toujours rien, pratiquement du moins, du côté catholique ; l’organisation du Paraclet, sur laquelle nous avions fondé quelques espoirs à un certain moment, semble bien, depuis la mort de notre ami Charbonneau-Lassay, être retombée dans le sommeil où elle était restée longtemps avant lui, et je ne vois actuellement personne qui puisse l’en tirer de nouveau. Du côté de l’Église orthodoxe, il y a bien l’Hésychasme, qui paraît avoir gardé tous les caractères d’une véritable initiation, mais en fait, ce doit être à peu près inaccessible, il paraît qu’il est extrêmement difficile de trouver pour cette voie un guide qualifié ; il faudrait pouvoir aller au Mont Athos qui en est le centre (il a été transféré là du Sinaï vers le 14e siècle), être admis à y résider pendant un certain temps, et gagner suffisamment la confiance des moines pour obtenir de l’un d’eux la transmission et les instructions techniques voulues, et tout cela est bien loin d’être sans difficultés, surtout pour ceux qui ne sont pas orthodoxes d’origine. D’autre part, pour ce qui est de la « Grande Triade », il faut forcément habiter Paris ou à proximité ; il n’est pas impossible que, par la suite, quelque chose de similaire arrive à se constituer dans d’autres pays (même peut-être en Amérique du Sud), mais en tout cas, pour le moment, ce n’est encore là qu’une espérance assez lointaine ; jusqu’ici, ce qu’on a déjà essayé de faire dans ce sens en Italie et en Syrie n’a pas pu réussir, faute de trouver des éléments convenables en nombre suffisant. – Il reste la question de la Tarîqah. [...] Pour compléter le tableau, et bien que cela ne présente pas ici d’intérêt pratique, j’ajouterai encore que dans l’Inde, les faux gurus et les personnages plus ou moins suspects ou douteux au point de vue traditionnel se multiplient depuis quelque temps d’une façon inquiétante ; par contre, ceux qui sont réellement intéressants se tiennent de plus en plus cachés, et cela ne se comprend que trop bien, étant données les tendances nettement antitraditionnelles du gouvernement actuel (il est assez significatif, à cet égard, que celui-ci subventionne une soi-disante « Académie de Yoga » dans laquelle on prétend étudier ces choses suivant la méthode « scientifique », au sens occidental et moderne du mot) ; qui sait ce qu’il adviendra et si ce ne sera que passager ?
[...] Je crois qu’il serait réellement très bien que vous traduisiez maintenant le « Règne de la quantité » plutôt que quelque autre de mes livres, étant donné que la traduction de la « Crise » est déjà paru et que c’est en quelque sorte la suite ; une traduction anglaise a déjà été faite par Lord Northbourne, qui s’occupe maintenant de trouver un éditeur (il y a bien toujours la possibilité de Luzac, mais il se pourrait qu’un autre fasse des conditions plus avantageuses ) ; d’autre part, Gallimard vient d’annoncer son intention d’entreprendre dès maintenant une troisième édition, ce à quoi je ne m’attendais pas si tôt. – Pour ce qui est du livre sur la « Pipe sacrée », l’édition américaine n’est pas encore parue, contrairement à ce qu’on espérait ; il y a eu des retards dont je ne connais pas exactement la raison ; Monsieur Allar doit le traduire en français, mais je ne crois pas qu’il s’en soit encore occupé jusqu’ici.
[...] Pour votre collection de la « Gnose », il n’est pas douteux qu’il s’agit d’une de celles que j’avais cédées autrefois à Chacornac ; et sans doute d’une des dernières qui était restée chez lui ; en effet, il me semble bien que l’annotation dont vous me donnez le calque à du être écrite à la librairie même par Clavelle, et je suppose que la lettre mentionnée devait contenir quelque chose se rapportant à la question de la reproduction de l’article d’Abdul-Hâdî dans les « Études Traditionnelles » ; il est donc très probable qu’en réalité cette collection n’a eu aucun autre possesseur avant vous, si ce n’est moi-même d’abord et ensuite Chacornac. [...]
Каир, 24 августа 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)