Le Caire, 17 janvier 1949
Cher Monsieur et ami,
La correspondance ne va toujours pas bien vite : votre lettre des 4 au 25 novembre m’est arrivée il y a une quinzaine de jours seulement ; j’aurais voulu du moins y répondre tout de suite, mais il y a toujours tant de choses à faire que je n’ai pas encore pu y arriver.
Je ne m’explique pas que vous n’ayez rien reçu de Rouhier ; d’un autre côté, il faut dire que l’absence d’Allar, qui est toujours à Bruxelles, met aussi un certain désordre dans tout cela. Je n’ai même de ses nouvelles que rarement depuis un certain temps ; j’ai su qu’il avait été à Paris pour quelques jours vers le milieu de décembre, mais jusqu’ici je n’ai reçu aucune lettre de lui, de sorte que je ne sais pas encore ce qu’il a pu faire avec Rouhier et avec Gallimard qu’il a dû aller voir.
Ce que vous me dites de l’accueil qui a été fait à votre brochure des différents côtés ne me surprend pas beaucoup ; les prétendus “intellectuels” sont sûrement presque toujours, en réalité, les gens les plus incompréhensifs de tous… Par contre, le cas des prêtres dont vous parlez est beaucoup plus satisfaisant, et je dois dire qu’il m’étonne davantage ; je me demande si ceux à qui vous avez affaire ainsi sont des exceptions, ou bien si, dans son ensemble, le clergé italien est plus intelligent que le clergé français, et peut-être aussi moins “modernisé” ; en France, il paraît n’est plus guère préoccupé que de l’action variée la plus extérieure. En tout cas, si vraiment le “noyau” subsiste intact, c’est assurément l’essentiel ; mais il faut convenir qu’il est bien caché, surtout dans l’Église latine, ce qui d’ailleurs est peut-être normal parce que c’est la plus occidentale. Il est bien évident aussi que, comme vous le dites, le Christianisme, d’une façon générale, est la tradition destinée à l’Occident, et vos réflexions à ce sujet me paraissent tout à fait justes ; pourrait-on dire que c’est pour cela qu’il apparaît, à tant de points de vue, comme plus enveloppé d’obscurité que tant d’autres traditions ?
Le passage de St Augustin que vous avez transcrit, sur St Pierre et St Jean, est très remarquable en effet ; je ne le connaissais pas du tout.
Il paraît que, en France, on a commencé à publier une édition de traductions de Pères grecs, intitulée “Sources chrétiennes”, mais je ne sais pas trop ce qui y a paru jusqu’ici. Quant à celle qui est éditée en Belgique, je n’en avais jamais entendu parler ; peut-être est-ce une publication de l’Université de Louvain. Je retrouve leur prospectus d’une collection de traductions anglaises, “The Fathers of the Church”, publiée à New-York sous la direction de Ludwig Schopp ; mais la listes des 1ers volumes parus contient presque uniquement des Pères latins.
Au sujet du voyage de St Barthélemy dans l’Inde, je ne sais vraiment trop ce qu’il faut en penser, et voici pourquoi : il existe une autre version d’après laquelle ce n’est pas dans l’Inde qu’il serait allé, mais en Éthiopie, où il aurait porté l’Évangile de St Matthieu écrit en hébreu ; telle est du moins la tradition qui s’est conservée dans l’Église éthiopienne elle-même, qui, à cause de cela, considère sa fondation comme indépendante de l’Église copte d’Alexandrie (bien que, en fait, son chef, depuis longtemps du moins, soit toujours sacré par le patriarche d’Alexandrie). D’autre part, il est certain que, dans les temps anciens, l’Inde et l’Éthiopie on été assez souvent confondus, le nom de chacun des 2 pays se trouvant parfois appliqué à l’autre ; on peut donc se demander s’il ne s’agirait pas là d’une confusion de ce genre ; et qui sait si même, dans le texte que vous citez, l’expression “India citerior” ne pourrait pas désigner l’Éthiopie plutôt que l’Inde cisgangétique ? Cela n’empêche pas, en tout cas, et en dehors de cette question particulière, ce que vous dites de l’interprétation traditionnelle dans l’antiquité d’être exact.
Je ne connais pas du tout ce que vous avez relevé dans la notation grégorienne des Psaumes ; cela se trouve-t-il seulement dans les anciens manuscrits ?
L’interprétation de la parabole des talents par St Grégoire est intéressante ; il est à remarquer que les nombres y sont pris en décroissant dans l’ordre ascendant, pour arriver à l’unité en ce qui concerne le domaine spirituel, ce qui en effet paraît tout à fait correct.
Il est évident que le sacrifice de Melchisédec doit être regardé comme supérieur à celui d’Abraham, de même que, parmi les aspects divins, El Elion est plus élevé qu’El Shaddaï ; du reste, les explications de St Paul, quant à la prééminence de Melchisédec sur Abraham, sont aussi nets que possible ; mais ce qu’on voit beaucoup moins bien, c’est le rapport du sacrifice d’Abel aux 2 autres au point de vue d’une gradation hiérarchique, et je n’ai rien pu trouver qui permettra de résoudre cette question…
La lettre ain a le sens de source ou d’origine, et aussi celui de manifestation à partir de cette origine, d’où celui d’une descente de l’esprit dans le monde manifesté.
À propos du signe de la croix, il y a une chose dont je n’ai jamais trouvé l’explication : dans l’Église grecque, il se fait en allant de la droite à la gauche, et non pas de la gauche à la droite comme dans l’Église latine, et je ne sais quelle peut être la raison de cette différence ; auriez-vous quelque idée là-dessus ? – Votre application de Sat-Chit-Ananda est juste en elle-même, mais le rapport direct avec le signe de la croix n’est peut-être pas tout à fait évident…
Je me demande si, malgré toutes les difficultés du voyage, vous serez retourné voir Padre Pio depuis que vous m’avez écrit ; vous me direz sans doute cela la prochaine fois ; cette histoire de sa disparition pendant 15 jours est vraiment bien étrange !
Je n’avais pas encore entendu parler de ce R. Lombardi et ne sais pas ce qu’il peut en être réellement ; comme vous, je pense qu’il y a toujours lieu de se méfier plus ou moins de la qualité de ce qui suscite l’enthousiasme des foules. – Vous n’avez que trop raison pour les machines à diffuser le son, et ce qui est terrible, c’est que cette modernisation envahit partout de plus en plus ; croiriez-vous qu’à la Mecque, cette année, la grande innovation a été l’installation de microphones et de hauts parleurs pendant le pèlerinage ?
Schuon, depuis la guerre, habite toujours Lausanne ; on peut naturellement lui écrire (3, chemin de Lucinge), mais je dois vous dire qu’il ne répond que rarement aux lettres ; si cependant vous voulez essayer, dites-lui que c’est moi qui vous ai donné son adresse.
J’espère que cette toux dont vous parliez ne vous sera pas revenue ; ce qui est extraordinaire, c’est qu’elle soit partie à la suite d’une marche dans la montagne. – Quant à moi, je ne vais pas mal, sauf que j’ai eu une forte grippe il y a quelque temps ; il faut dire que nous avons eu cet hiver un froid comme on en voit rarement ici !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 17 января 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)