Le Caire, 29 août 1948
Cher Monsieur et ami,
J’ai été surprise en recevant votre brochure il y a quelques jours, et je vous remercie de me l’avoir envoyée ; je ne m’explique pas pourquoi vous dites avoir tant hésité à le faire. Non seulement elle se lit très bien et agréablement, comme on vous l’a dit, mais vous y avez mis certaines choses qui pourront tout de même inciter les gens à réfléchir. Cette histoire de la façon dont elle a été écrite et publiée, presque malgré vous, est vraiment curieuse ; au fond, je crois qu’il vaut mieux qu’on l’ait fait paraître ainsi sans imprimatur, plutôt que de vous avoir obligé à y faire des changements ou des suppressions. D’après ce que vous me dites, il semble que ce seraient surtout les dernières pages qui auraient donné lieu à des objections ou à des réserves, et ce sont précisément celles que je trouve les plus intéressantes, parce qu’elles touchent de plus près au point de vue doctrinal ; mais je n’ai pas besoin de vous dire que cela ne m’étonne pas trop… – Qui sait si, malgré toutes les difficultés, vous arriveriez à retourner chez P. Pio ? Ce que je ne comprends pas du tout, c’est votre idée qu’il y aurait chez lui quelque chose qui vous serait hostile en quelque sorte ; qu’est-ce qui a pu vous faire penser cela ? Naturellement, je ne peux rien vous dire là-dessus, puisque je ne sais pas du tout ce qu’il en est ; par contre, je comprends très bien ce que vous trouvez de contraire à vos tendances naturelles dans la forme de la tradition chrétienne, et qui est sans doute justement ce par quoi elle est mieux adaptée à celles de la généralité des Occidentaux. Il est probable en effet, dans ces conditions, que la tradition islamique vous aurait mieux convenu, et je comprends vos regrets de ne pas avoir profité de l’occasion qui s’était offerte à vous de ce côté ; mais qu’y faire maintenant ? Peut-être aussi y a-t-il des raisons à cela et est-ce malgré tout pour le mieux à certains points de vue (je pense notamment à une influence que vous pouvez avoir dans certains milieux, comme le prouve ce qui se produit pour ces prêtres avec qui vous êtes en relations) ; mais je ne vois pas le lien entre cela et ce que vous pensez au sujet de P. Pio…
Je crois que c’est réellement dommage que vous ayez détruit votre manuscrit du “Règne de la Canaille”, car il est certain que, dans les circonstances actuelles, ce livre aurait pu en effet être utile.
Allar m’a dit qu’il avait reçu l’argent, et aussi qu’il avait redemandé à Rouhier, qui apparemment l’avait oublié, de vous envoyer les “États multiples” ; j’espère donc que vous les aurez reçus maintenant. – Je ne pense pas qu’Allar ait pu se froisser de quelque chose ; son silence a une autre cause assez pénible. Sa mère, qui habitait Bruxelles, a été, à la suite d’une opération de la cataracte qui par ailleurs a bien réussi, atteinte d’une amnésie complète, qui est, paraît-il, une conséquence de l’anesthésie. Il a cru pouvoir la prendre chez lui, mais c’était un tourment continuel, et il était impossible de la laisser seule même pour quelques instants ; il semble d’ailleurs qu’il n’y a aucun espoir que cet état s’améliore. Il a fini par être complètement à bout de forces, et, comme ce n’était pas tenable, il s’est décidé à la ramener à Bruxelles pour la faire hospitaliser, après avoir fait tout ce qu’il a pu pour éviter cette solution qui ne lui plait guère, ce que je ne comprends que trop bien. Il doit y être en ce moment même, et il faut espérer qu’ensuite il pourra tout de même être un peu plus tranquille, quoique cela doive l’obliger à des voyages assez fréquents…
Je connais les “Récits d’un pèlerin russe”, qui sont vraiment intéressants ; mais, comme ce livre est édité en Suisse (Éditions de la Baconnière, à Neuchâtel), je ne sais pas s’il est possible de se le procurer en France.
J’ai appris que la traduction du “Symbolisme de la Croix” était presque terminée, mais je n’ai pas entendu dire jusqu’ici que quelqu’un ait déjà entrepris le “Règne de la Quantité” ni la “Grande Triade” ; il faudra que je le demande à Rocco pour plus de sûreté.
Il est sans doute exact que les textes dont vous parlez ne se trouvent pas dans la Patrologie grecque de Migne, car elle doit s’arrêter à une époque plus ancienne. On a commencé actuellement en France la publication d’une collection des traductions de certains Pères grecs ; mais je ne saurais pas vous dire au juste ce qui y a paru jusqu’ici.
Je ne connaissais pas du tout cette formule “Deus, qui dispersa congregas et congregata conservas” que vous citez, et dont le sens est en effet très remarquable.
Le nom de Jésus en hébreu est bien Jeshua` (avec un ` ain à la fin) ; c’est d’ailleurs exactement le même nom dont on a fait à la fois Josué et Jésus, il n’y a absolument aucune différence entre les deux dans l’orthographe hébraïque. Dans la langue grecque Ἰησοῦς, les 2 syllabes sont longues, mais l’accent est sur la 2e ; pour le latin, comme il n’est en somme qu’une transcription exacte du grec, il me semble que ce devrait normalement être la même chose.
La formule d’absolution peut être prononcée non seulement en grec ou en latin, mais aussi en cyriaque et dans les autres langues liturgiques des différents rites orientaux ; seulement, il est bien évident qu’on ne doit pas y mélanger plusieurs langues. Si ce qu’on dit pour P. Pio est exact, cela semblerait indiquer qu’il est tout à fait en dehors ou au-delà des règles habituelles ; mais ce qui est étonnant, c’est qu’on le laisse faire ainsi tout ce qu’il veut…
Les sacrifices d’Abel, d’Abraham et de Melchisédec sont généralement considérés comme des “types” ou des “préfigurations” du sacrifice du Christ ; bien entendu, cette façon de n’envisager que comme des “préfigurations” tout ce qui est antérieur au Christianisme implique un point de vue qui est particulier à celui-ci ; il faut toujours tenir compte de ce qu’il y a en quelque sorte une “perspective” propre à chaque forme traditionnelle.
Je ne me suis jamais occupé de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus, et j’avoue que je n’en suis guère tenté ; au fond, je suis persuadé, sans trop pouvoir en expliquer les raisons, qu’elle a dû être réellement autre chose que ce qu’on en a fait dans la façon dont on présente son histoire ; mais malheureusement c’est ce qu’on en a fait qui est d’un sentimentalisme assez plat et plutôt rebutant!
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 29 августа 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)