Le Caire, 8 juillet 1947
Cher Monsieur et ami,
Je m’excuse d’avoir tardé à répondre à votre lettre, qui, malgré les lenteurs de la poste, m’est arrivée il y assez longtemps déjà, près d’un mois si je me souviens bien. C’est que, moi non plus, je ne me sens pas très bien ces temps-ci ; j’ai depuis plusieurs mois une sorte de fatigue presque continuelle dont je n’arrive pas à me débarrasser, et qui ne me permet de travailler que beaucoup plus lentement qu’à l’ordinaire, de sorte que je peux de moins en moins trouver assez de temps pour tout ce que j’ai à faire ! Du reste, de tous les côtés, j’apprends que tout le monde se trouve plus ou moins malade cette année ; je ne sais pas à quoi cela peut tenir, mais il me semble qu’il y ait là quelque chose qui n’est pas normal, comme s’il s’était produit une certaine modification de l’ambiance à laquelle on ne réussit pas à s’adapter...
Je me suis aperçu que j’ai dû oublier, dans ma précédente lettre, de vous dire que le mieux est maintenant de m’envoyer toute la correspondance à l’adresse suivante : c/o Mr. Martin Lings, Pyramids Post Office, près le Caire.
Cela peut éviter des retards, car, bien que naturellement je fasse toujours prendre les lettres à la poste restante, il arrive quelquefois qu’on reste un certain temps sans y passer.
Je suis content de savoir que vous avez bien reçu mes livres, et aussi de ce que vous me dites au sujet des 1ers chapitres du “Règne” ; je pense bien que vous m’en reparlerez quand vous aurez eu le temps d’en lire davantage. Vous ne devez rien à Allar, sauf des remerciements pour s’être chargé de vous faire l’envoi, car ces livres ont été pris sur ceux qui étaient destinés au “service” ; j’avais en effet donné votre nom tout de suite dans la liste que j’avais envoyée quand ils ont paru, en demandant qu’on les réserve jusqu’à ce que je connaisse exactement votre adresse actuelle.
Il est bien possible que votre commission n’ait pas été faite à Chacornac, car autrement on ne s’expliquerait pas qu’il ne vous ait pas répondu.
Rocco, dans la dernière lettre que je viens de recevoir de lui et qui est du 9 juin, me dit qu’il n’avait encore rien reçu de vous à ce moment-là.
Bien entendu, vous pouvez m’envoyer une copie de votre livre quand vous en aurez une dont vous pourrez disposer, ainsi que votre autre ouvrage sur le fascisme (il sera plus prudent de les recommander) ; je serai heureux de pouvoir en prendre connaissance, et je vous dirai ce que j’en pense. Je verrai mieux aussi quelles possibilités il y aurait de les faire éditer ; mais en tout cas, pour l’Italie c’est sûrement Rocco qui pourra le mieux vous dire ce qu’il en est.
L’histoire d’Ev[ola] est étrange en effet ; ce n’est sûrement pas en Italie que cela lui est arrivé ; je crois, sans pouvoir l’affirmer, que ce doit être en Autriche. Je n’avais naturellement jamais rien su de ce projet de revue en allemand et en italien, mais je n’en suis pas très étonné au fond. Le livre sur le Bouddhisme qu’il a publié chez Laterza pendant la guerre (je ne sais si vous l’avez vu) n’est vraiment pas fameux ; il paraît qu’il a fait paraître aussi des traductions de quelques uns des romans de Gustav Meyrinck ; ceux-ci m’ont toujours fait une impression inquiétante et même réellement “sinistre”...
Si votre élève dont vous me parlez veut traduire certains de mes livres, il ferait bien de se mettre en rapport à ce sujet avec Rocco ; d’un autre côté il doit être bien entendu que je revois toujours moi-même les traductions pour être bien sûr qu’elles sont entièrement exactes. La traduction des “Aperçus” faite par Rocco doit être éditée par Bocca, et celle de l’“Introduction générale” par Laterza ; la traduction de ce dernier livre qui avait été faite par Piero Colla, mort il y a quelques années, a malheureusement été perdue, mais deux de ses amis qui y avaient travaillé avec lui, les ing. Rossi et Frigieri, se sont décidés à la refaire ; ils ont traduit aussi la “Métaphysique orientale”, que Rocco lui-même va éditer prochainement. Je vous indique tout cela pour qu’il ne risque pas d’y avoir “double emploi” dans les traductions qui pourraient être entreprises d’un autre côté.
Il arrive une chose vraiment bizarre : certains des amis de Reghini ont fait le projet de reprendre la publication de l’ancienne revue “Atanòr”, et ils m’ont écrit pour me demander de faire partie du comité de rédaction ; j’ai réservé ma réponse en invoquant le manque de temps (ce qui est d’ailleurs exact), mais aussi parce que je sentais là quelque chose qui m’inspirait une certaine méfiance, en quoi je ne me trompais pas, car il apparaît maintenant qu’ils ont dissimulé ce projet à Rocco pour des raisons qui sont loin d’être claires ; au fond, je crois bien qu’ils n’ont pas été satisfaits qu’il ne fasse pas dans sa revue (dont le 3e n° doit être paru maintenant) une place plus ou moins considérable à la “magie” et autre choses de ce genre... – Je ne sais plus si je vous ai déjà parlé des travaux laissés inédits par Reghini ; dites-le-moi, car, si je ne l’ai pas fait, j’y reviendrai la prochaine fois.
Je n’ai jamais entendu parler de ce “Padre Pio”, il se peut qu’il y ait une certaine exagération dans ce qu’on raconte de lui, mais il doit sûrement y avoir tout de même quelque chose ; vous me direz ce que vous aurez encore appris à ce sujet. – Par contre, j’ai entendu parler (mais sans savoir dans quelle ville d’Italie cela s’est passé au juste) de soi-disant apparitions du diable sous la forme d’une femme ; je dis soi-disant parce que, si les faits qu’on rapporte sont bien réels, il semblerait plutôt que ce prétendu diable ait été en réalité une sorcière plus ou moins “possédée”.
C’est vraiment bien fâcheux que vous ne puissiez pas avoir plus de tranquillité ; j’avais su en son temps la naissance de votre fille, mais je ne savais pas que vous aviez eu encore un garçon depuis. J’étais loin de me douter que vous aviez eu des tracasseries à subir pendant l’occupation par les Allemands ; la sottise des gens est vraiment inimaginable !
Notre ami Vâlsan, dont la femme est parente de Mohammed Kheireddine, m’a demandé si je savais dans quelles circonstances vous l’aviez connu ; je n’ai pas pu le lui dire, l’occasion ne s’étant jamais présentée d’en parler avec vous ; pourrais-je, si ce n’est pas indiscret, vous demander de me dire quelque chose là-dessus ?
Il paraît que Jossot vit toujours (il me semble qu’il doit être bien vieux), mais il semblerait qu’il ait abandonné l’Islam ; j’ai vu en effet récemment un article de lui, d’ailleurs tout à fait quelconque, dans lequel il déclare être “en dehors de toute religion”, et, de plus, il ne signe plus Abdul-Karîm comme autrefois, mais simplement Jossot. Le plus curieux est que cela a paru en Algérie dans une publication islamique ; il y a là quelque chose que je ne comprends pas...
Il y a lieu de se méfier des interprétations d’Asín Palacios, qui sont souvent plus ou moins tendancieuses ; vous savez que c’est un prêtre (certains disent même un Jésuite, mais je n’ai jamais pu savoir si c’était vrai), et il est naturellement de ceux qui ne veulent voir en tout que du “mysticisme”. – Votre remarque au sujet de st Jean de la Croix est tout à fait juste ; il est bien certain que lui et en général les mystiques espagnols de cette époque ont reçu quelque chose des influences islamiques qui subsistaient encore dans leur pays ; seulement, comme alors il n’y avait pas de transmission initiatique régulière, cela n’a pu que prendre chez eux la forme du mysticisme. Les gens tels que Massignon, Asín Palacios, etc., quand ils sont obligés de constater certains rapprochements, voudraient au contraire, en dépit de toute évidence, les attribuer à des influences chrétiennes qui se seraient exercées dans l’Islam ; c’est pourquoi leur confusion de l’ésotérisme avec le mysticisme est fort loin d’être désintéressée, car, sans elle, il serait absolument impossible de donner même la moindre apparence de justification à leurs prétentions “annexionnistes”, que je trouve plus perfides et plus dangereuses qu’une hostilité nettement affirmée.
La forme bast est bien correcte ; il faut dire d’ailleurs qu’en arabe les voyelles ne sont pas toujours très bien fixées (surtout dans la langue parlée), et, d’un autre côté les transcriptions en caractères européens déforment souvent les mots, faute de correspondance exacte. – Les rapports divers que vous envisagez pour Jalâl et Jamâl me paraissent exacts ; mais je ne vois pas comment on peut placer Wahdah entre Ahadiyah et Wâhidiyah, et, comme vous le dites, il doit y avoir là une erreur. En tout cas, voici la traduction littérale des 3 formules que vous citez :
Lâ bi-sharti shay = non par la condition de chose (c’est la négation de toute condition, donc l’absolu) ; bi-sharti lâ shay = par la condition de non-chose (déjà conditionné, quoique négativement par rapport à la manifestation) ; bi-sharti shay = par la condition de chose (dans l’existence manifestée) ; cette 3e doit naturellement se rapport à Wahdah (wahdat el-wujûd) ; vous me direz si cela vous paraît suffisamment clair aussi.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Encore quelque chose que j’allais oublier : avez-vous jamais su quelque chose d’un peu précis sur Kremmerz et son école ; et surtout sur ce à quoi cela peut se rattacher ? Je vous expliquerai une autre fois la raison de cette question ; on raconte là-dessus des choses tellement confuses et même contradictoires qu’il semble bien difficile de savoir exactement à quoi s’en tenir...
Каир, 8 июля 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)