Le Caire, 8 mars 1948
Cher Monsieur et ami,
J’ai été surpris, quand j’ai reçu votre lettre, de voir qu’elle avait été mise à la poste à Nice ; elle a d’ailleurs été, à cause de cela, encore plus longtemps en route qu’à l’ordinaire, la grève des chemins de fer en France ayant interrompu tous les courriers pendant plus d’un mois, à l’exception des lettres expédiées par avion. Malgré cela, il y a déjà assez longtemps qu’elle est arrivée, et je m’excuse d’être encore en retard avec vous ; après cette interruption, tout est venu à la fois, et je ne suis pas encore arrivé à sortir de cet énorme arriéré de correspondance !
J’ai prévenu Rocco au sujet de ce Filippo Ladon dont vous me parliez ; pour le cas où il adresserait quelque demande à Paris, j’ai également averti Allar ; celui-ci m’a écrit récemment qu’il avait reçu une lettre de vous.
J’espère que vous allez pouvoir vous occuper bientôt de la traduction de mes livres comme vous me disiez en avoir l’intention ; à ce propos, j’ai demandé qu’on vous envoie les nouvelles éditions, pour que vous puissiez tenir compte tout de suite de quelques modifications que j’y ai faites, quoiqu’il ne s’agisse d’ailleurs pas de choses bien importantes en ce qui concerne les 2 volumes en question. Vous serez bien aimable de me dire si vous avez reçu les “États multiples”, qui sont parus il y a 3 ou 4 mois ; on devra vous envoyer également le “Symbolisme de la Croix” quand il paraîtra à son tour, mais je ne sais pas quand ce sera au juste, Rouhier ayant préféré faire d’abord l’“Introduction générale”.
J’ai reçu encore une autre lettre d’Evola, qui dit avoir l’intention de rentrer assez prochainement en Italie, bien que son état reste à peu près le même et qu’il soit toujours incapable de marcher. Ce qui est singulier, c’est qu’il semblerait que ce qui l’empêche de se rétablir soit d’une nature plus psychique que physique, car il n’a aucune lésion ; il éprouve une sorte d’impossibilité de réagir, comme si la volonté surtout était atteinte ; qui sait quel lien cela peut avoir avec ses ancienne prétentions “magiques” ? – C’est lui-même qui, dans sa 1re lettre, m’a dit qu’il fallait lui écrire à son vrai nom, Carlo de Bracorens, son pseudonyme d’écrivain n’étant pas connu là où il est ; que peut bien signifier cette histoire ? C’est d’autant plus invraisemblable que son frère, qui est ingénieur à Rome, porte aussi le nom d’Evola.
L’histoire de la médaille de Parise est d’autant plus bizarre que del Guercio aussi a montré à Rocco une médaille d’argent, en disant qu’elle prouvait son appartenance à un Ordre mystérieux dont il a refusé de dire le nom !
J’ai reçu le 1er nº d’“Atanòr”, qui est quelque chose de tout à fait nul, comme il fallait s’y attendre d’après les collaborateurs qu’a réunis ce Gorel Porciatti. Il paraît que celui-ci serait actuellement à la tête du Martinisme en Italie, et il semble travailler à augmenter encore le désordre qui existe déjà dans la Maçonnerie italienne ; naturellement, cela ne plait guère à Parise, qui ne semble pas être dans les meilleurs termes avec lui, et dont le nom figure pourtant dans le comité de rédaction, mais peut-être, comme le mien, sans son assentiment, car je sais qu’il y en a plusieurs qui sont dans le même cas. En ce qui me concerne, j’ai pensé que le mieux était de ne rien dire pour ne pas susciter quelque hostilité de ce côté ; il n’y a qu’à souhaiter que cette publication ne dure guère, car je ne crois pas qu’elle puisse avoir un bien grand succès.
Je n’ai jamais vu ce livre de Jossot dont pour parlez, et je ne savais même pas qu’il en avait écrit un autre que “Le Sentier d’Allah”, qui d’ailleurs n’est certes pas bien transcendant non plus…
Le livre de Schuon a été écrit en français, et, après bien des retards pour l’impression, on me dit qu’il va enfin être prêt à paraître ces jours-ci (chez Gallimard, dans la même collection que les miens) ; Rocco en a déjà fait la traduction italienne, qui doit être éditée par Laterza.
J’ai été très intéressé par ce que vous me dites de Padre Pio et de la visite que vous lui avez faite ; il est heureux que vous ayez pu arriver finalement à surmonter pour cette fois votre horreur des voyages ! Il semble vraiment qu’il y ait là quelque chose de tout à fait extraordinaire à bien des égards ; cette ressemblance étonnante que vous lui avez trouvée avec Mohammed Kheireddin est bien étrange aussi… Que son rôle, comme vous le dites, soit tout autre que d’enseigner, cela n’a en somme rien d’invraisemblable ; il s’agirait plutôt, si je comprends bien, d’une sorte d’action qui s’exerce autour de lui par le fait de sa seule présence, ce qui fait penser au rôle des afrâd dans l’ésotérisme islamique (et il est bien entendu qu’il peut y avoir quelque chose de semblable dans toutes les formes traditionnelles). Quant à l’hostilité qui existe contre lui dans le clergé, je n’ai pas besoin de vous dire que je n’en suis nullement étonné ; c’est même plutôt le contraire qui serait surprenant, avec les tendances qui dominent actuellement. D’après tout ce qu’on me dit, les idées modernes gagnent de plus en plus de terrain dans les milieux ecclésiastiques de tous les pays ; croiriez-vous qu’il y a dans le clergé français un mouvement considérable pour demander l’adoption d’une liturgie en langue vulgaire ? Si les choses en arrivaient là, on peut se demander ce qui resterait encore de réellement valable au point de vue rituel… Autre symptôme : la revue “Études” des Jésuites français ne fait plus autre chose que de défendre le point de vue scientiste et évolutionniste ; on dit qu’ils ont été rappelés à l’ordre par Rome, mais qu’ils n’en ont tenu aucun compte ; et ce qui est encore pis, ils ont publié récemment une déclaration du cardinal Liénart en faveur de l’évolutionnisme ! Ce ne sont là que quelques exemples parmi beaucoup d’autres, et tout cela n’est malheureusement guère de nature à permettre un trop grand “optimisme” sur ce qui peut s’être conservé consciemment dans l’Église actuelle en plus de ce qu’on y voit extérieurement… Il est vrai qu’on ne sait jamais exactement ce qu’il peut y avoir encore dans certains monastères ; mais, même à cet égard, ce qu’en disent ceux qui sont mieux placés pour s’en rendre compte est loin d’être encourageant (il semblerait y avoir d’avantage à ce point de vue dans l’Église grecque orthodoxe). Au fond, je croirais plus volontiers seulement à l’existence en quelque sorte indépendante, ça et là, de quelques êtres exceptionnels, et ce Padre Pio semble bien en être un ; et tout ce qu’on peut sans doute espérer des autorités ecclésiastiques, c’est que du moins elles les laissent à peu près tranquilles et ne les empêchent pas d’exercer cette “action de présence” dont je parlais…
Pour cette apparition aux environs de Rome, depuis que je vous en avais parlé, on m’en a dit aussi d’un autre côté à peu près la même chose que vous, sauf que, d’après cette autre version, il ne s’agissait pas d’un communiste, mais d’un protestant. Il paraît d’ailleurs que les apparitions se multiplient un peu partout ces temps-ci ; on en a signalé aussi plusieurs en France. Je dois dire que je ne trouve pas cela très rassurant, car ces choses ont trop souvent des “dessous” assez suspects ; l’autorité ecclésiastique, dans les cas de ce genre, a certainement bien raison de se montrer très réservée, et même peut-être pas assez encore, car elle finit souvent, sinon par admettre officiellement, du moins par tolérer des choses qu’elle se laisse en quelque sorte imposer par la foule… – Je vous retourne, comme vous me le demandiez, les 2 coupures qui étaient jointes à votre lettre ; bien entendu, il y a toujours eu des choses de ce genre, mais ce qui est singulier, c’est qu’il y ait en ce moment une recrudescence de ces phénomènes plus ou moins extraordinaires ; faut-il y voir une réaction ou une compensation vis-à-vis du “rationalisme” de notre époque, ou y a-t’il à cela d’autres raisons ? Il est d’ailleurs évident que les phénomènes ne prouvent rien, mais ils frappent la généralité des gens, et c’est en cela qu’ils peuvent être utiles ou nuisibles suivant les cas, et suivant l’intention dans laquelle ils sont dirigés ; il ne faut jamais oublier, en effet, qu’il existe fréquemment une similitude extérieure entre les saints et les sorciers, et que “diabolos est sima Dei” dans ce domaine “phénoménique”…
Il va de soi que tous les doutes qu’on peut avoir sur l’état actuel de l’Église ne concernent pas une situation contingente, et que cela ne change rien quant à vos réflexions sur le Christianisme en lui-même ; ce sont là deux ordres de choses tout à fait différents. Aussi ne suis-je pas étonné des conséquences qu’a eu pour vous votre visite à Padre Pio, et sans doute cela valait-il mieux ainsi, car la pratique des rites d’une tradition est non seulement importante, mais même essentielle ; cela s’accorde tout à fait, comme vous avez pu le voir, avec ce que j’ai écrit moi-même sur la nécessité de l’exotérisme ; mais que de gens aujourd’hui ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre cela ! – Seulement, pour ceux qui veulent aller plus loin que l’exotérisme, il ne faut pas compter sur une aide quelconque de l’organisation ecclésiastique ; les quelques rares groupements où s’est gardé un ésotérisme chrétien authentique sont totalement ignorés de Rome, même quand ils comptent les prêtres parmi leurs membres ; et je ne parle pas d’une ignorance “officielle” qui pourrait se comprendre, mais d’une ignorance tout à fait réelle !
Pour ce que vous appelez les “intellectuels” catholiques, je crois que vous avez dû penser en particulier aux néo-thomistes, dont vous signalez par ailleurs l’hostilité à l’égard de Padre Pio ; de ceux-là, il n’y a sûrement rien à attendre comme compréhension profonde. Non seulement leur horizon est borné à un point de vue exclusivement “philosophique”, ce qui ne va pas loin en réalité, mais ils s’écartent de plus en plus du thomisme authentique, dont ils ont abandonné tout ce qui est trop difficile à accorder avec la science moderne, et que maintenant ils cherchent même à concilier avec cette nouvelle ineptie qui s’appelle l’“existentialisme”…
Je connaissais l’expression “Ange du grand conseil” appliquée au Christ ; je ne sais pas quelle explication on en donne habituellement, mais je pense qu’elle est une de celles qui s’appliquent proprement à Metatron. Quant au passage d’Isaïe, que je trouve aussi tel que vous me l’indiquez, il ne s’agit sans doute là que d’une différence dans la forme de l’expression, non dans le sens qui semble bien être même (“Prince de la Paix” est aussi un nom de Metatron).
Pour la question de la “survivance” corporelle de St Jean, je ne m’explique pas plus que vous cette négation de Dante, qui est même plutôt étonnante ; la chose est évidemment tout aussi possible dans ce cas que dans ceux d’Hénoch et d’Elie. Certains ont prétendu que Dante avait voulu par là réserver exclusivement ce privilège au Christ et à la Vierge ; mais alors, précisément, que fait-on d’Hénoch et d’Elie ? – Pour “l’hiver qui aurait un mois d’un seul jour”, le sens ne me paraît pas douteux : si le Cancer avait une étoile d’une telle clarté, elle brillerait pendant toute la nuit autant que le soleil pendant le jour, de sorte qu’il n’y aurait pas de nuit tant que le soleil est dans la constellation opposée, c’est-à-dire dans le Capricorne (la fête de St Jean l’Évangéliste est le 27 décembre).
Il y aurait sans doute encore bien des choses à dire, mais il faut tout de même que je m’arrête pour aujourd’hui…
Bien cordialement à vous
René Guénon
Каир, 8 марта 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)