Le Caire, 15 novembre 1947
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu il y a déjà plus d’un mois le paquet contenant “La Tradizione Romana” et votre lettre ; j’aurais voulu vous répondre plus tôt, mais mon retard est dû à ce que je voulais d’abord prendre connaissance de votre travail et c’est souvent pour moi un véritable problème d’arriver à trouver le temps de lire quoi que ce soit ; je ne sais vraiment comment le temps passe si vite ! – Je trouve ce travail très bien et très intéressant, et je pense que ce serait réellement dommage qu’il ne puisse pas être édité ; il faudrait d’ailleurs qu’il le soit en italien, non seulement à cause du sujet même, mais aussi parce qu’il y a des choses, surtout dans la 1re partie, dont je trouve la forme tout à fait remarquable et qu’il serait impossible de bien rendre dans une autre langue. D’un autre côté, il y a peut-être certaines choses qui sont un peu longues, ou qui font des répétitions comme vous le dites, et qui gagneraient à être quelque peu abrégées ; mais il me semble que cela ne devrait pas être bien difficile à arranger. Il y a un point de détail qu’il faut que je vous signale : malgré les modifications que vous avez faites et qui étaient trop évidemment nécessitées par les événements survenus depuis que c’est écrit, il est resté en divers endroits, et notamment dans le titre même de la 4e partie, le mot “fascificazione” qui pourrait encore soulever des objections ; il va de soi que je comprends très bien comment vous l’entendez, mais il n’en serait sans doute pas de même de la généralité des lecteurs, et cela pourrait produire une équivoque qu’il vaudrait sûrement mieux éviter si vous pouviez trouver quelque autre terme susceptible de remplacer celui-là. – Pour ce qui est de votre autre écrit, puisque je ne l’ai pas vu, je ne peux naturellement pas dire si vous avec bien fait d’y renoncer…
L’article “La fine del mondo” dont vous me parliez a-t-il paru ? Si oui, ne manquez pas de me l’envoyer, car je serais heureux de voir cela.
L’adresse de R. Aller est : 12, rue Jules Moulin, St Leu-la-Forêt (Seine et Oise) ; je dois dire que je ne connaissais pas plus que vous l’existence de cette localité avant qu’il ne l’habite. – Pour le paquet de livres qui vous a été envoyé de chez Chacornac, nous ne comprenons pas du tout ce que cela peut être, et nous nous demandons s’il n’y a pas eu une erreur ; en tout cas, vous n’avez rien à faire d’autre que d’attendre tranquillement que Chacornac vous envoie une facture… ou qu’il s’aperçoive qu’il s’est trompé si cet envoi était en réalité destiné à quelqu’un d’autre.
J’ai reçu dernièrement une nouvelle lettre d’Evola ; la réponse que j’avais envoyée à l’adresse qu’il m’indiquait la 1re fois ne lui est jamais parvenue, je ne m’explique pas pourquoi. Il me donne cette fois un peu plus de précisions sur ce qui lui est arrivé : c’est à Vienne qu’il a été blessé en février 1945 ; après 3 ou 4 mois, alors qu’il paraissait presque rétabli, il a eu une rechute inexpliquée, et, depuis ce temps, il est toujours dans une clinique avec les jambes paralysées ; les médecins semblent n’y rien comprendre et être incapables d’y faire quoi que ce soit… – J’ai son livre sur le Bouddhisme, “La doctrina del risveglio”, qui a paru chez Laterza pendant la guerre, et que Rocco m’a envoyé ; je le trouve bien peu satisfaisant, car, dans l’ensemble, cela ressemble beaucoup aux interprétations des orientalistes, et, de plus, le côté “hétérodoxe” de ses idées y est peut-être encore plus accentué que jamais ; au fond, je crois que votre appréciation sur lui n’est malheureusement que trop juste. – Savez-vous s’il est exact qu’Evola ne soit pas son vrai nom, mais seulement un pseudonyme d’écrivain ? J’en suis tout à fait étonné, car je n’avais jamais entendu dire cela jusqu’ici.
Parise et del Guercio sont de plus en plus bizarres, ils font de grands mystères au sujet d’une soi-disant “école égyptienne” à laquelle Kremmerz notamment aurait été rattaché, mais de l’existence de laquelle ils ne donnent aucune preuve. Quant aux différents personnages kremmerziens ou néo-kremmerziens qui existent actuellement, cela fait l’effet d’un véritable chaos qu’il est impossible de débrouiller… – Un certain Gorel Porciatti, ami de Reghini et de Parise, m’a écrit pour m’annoncer qu’il allait reprendre l’ancienne revue “Atanòr” et me demander à faire figurer mon nom dans le comité de rédaction ; je lui ai demandé de me donner tout d’abord quelques précisions sur la composition dudit comité, le programme de la revue, etc. Je n’ai reçu jusqu’ici aucune réponse, mais j’ai appris qu’il m’avait inscrit “d’office” sans attendre mon autorisation, et c’est d’autant plus fâcheux que la majorité des membres du comité sont des “néo-spiritualistes” d’une espèce for peu intéressante ; que dites-vous de cela ?
Il est maintenant décidé que la traduction des “Aperçus sur l’Initiation”, faite par Rocco comme j’ai dû vous le dire, va être éditée par Bocca ; je pense même que cela ne tardera pas beaucoup à paraître, car ils paraissaient assez pressés de mettre l’impression en train.
Ce que j’ai écrit sur St Bernard m’avait été demandé d’abord pour un recueil intitulé “La vie et les œuvres de quelques grands saints” ; on en a fait ensuite, de même que d’autres chapitres de ce recueil, une brochure à part qui a été publiée par un éditeur de Marseille ; elle est d’ailleurs complètement épuisée, mais on m’assure qu’elle va être réimprimée prochainement.
Merci de ce que vous me dites au sujet de Kheireddin ; la façon dont cette rencontre s’est faite est vraiment extraordinaire et très intéressante. – Non, nous ne m’aviez jamais parlé de la fureur de Jossot quand vous lui avez dit ce que vous pensiez de son livre (je suppose qu’il s’agit du “sentier d’Allah”, car je n’en connais pas d’autre de lui).
Je n’ai jamais trouvé que l’élément “douleur” joue un tel rôle dans la tradition islamique; ce n’est sûrement pas comme dans le Christianisme, où cela va si loin que la souffrance paraît souvent être prise pour une véritable fin, ce qui d’ailleurs est peut-être plutôt occidental que spécialement chrétien. – Pour ce qui est de l’absence d’une langue sacrée dans la tradition chrétienne, ce que vous dites l’explique peut-être en effet, mais, en tout cas, il faut reconnaître que cela n’en facilite pas la compréhension, je veux dire si l’on veut aller au delà du sens extérieur ; et n’est-ce pas à cause de cela, au moins en partie (car il peut y avoir aussi d’autres raisons), que l’ésotérisme chrétien a pu se perdre aussi complètement ? Il faudrait que je puisse encore trouver le temps de réfléchir à toute cela, mais j’avoue que, si je peux dire occasionnellement certaines choses sur le Christianisme, je n’aimerais guère avoir à écrire plus spécialement sur ce sujet, précisément à cause de cette obscurité dont il est entouré et qu’on ne retrouve pour aucune autre tradition ; et, d’après ce que vous dites, je crois qu’au fond nous sommes bien d’accord là-dessus… Schuon en parle cependant beaucoup dans son livre qui va paraître d’ici peu (il y en aura aussi une traduction italienne chez Laterza), et je crois qu’il a réussi à préciser certaines choses qu’on n’avait pas encore formulées aussi nettement.
Ce que vous dites au sujet de Sat-Chit-Ânanda est sûrement juste, mais il est bien entendu que ce dont il s’agit en pareil cas (en ce qui concerne Chit) est tout autre chose que la conscience psychologique, qui ne peut être considérée tout au plus que comme un simple reflet extérieur et superficiel.
Pour Virgile, je comprends bien qu’il est en effet difficile de savoir ce qu’il en est exactement ; il est possible qu’il n’ait pas dépassé le point de vue cosmologique, comme vous le dites, mais alors cela soulèverait encore une autre question : qu’était au juste l’initiation pythagoricienne et jusqu’où allait-elle ? Elle me paraît bien aussi, d’ailleurs, se référer surtout aux petits mystères ; il se peut cependant qu’il y ait eu plus à l’origine, du moins à l’époque romaine et encore plus tard. Il y a dans tout cela quelque chose qui n’est pas facile à éclaircir complètement, bien que Reghini et d’autres aient pensé avoir retrouvé plus ou moins intégralement le sens de la tradition pythagoricienne, et que certains prétendent même qu’elle est toujours vivant dans une organisation très cachée qui existerait encore en Italie même…
À propos du Valtro et de “un cinque cento dieci cinque”, Rossetti compte le un et lit IVDeX ; d’autres ont lu VInDeX qui donne le même nombre ; tout cela donne un sens plausible qui peut faire penser qu’il y a quelque chose de voulu dans l’équivoque de ce un qui peut être compté ou ne pas l’être, car DVX, de son côté, est d’autant moins à négliger que c’est l’équivalent de l’arabe “Mahdî”, et vous savez que, suivant la tradition islamique, le Mahdî est précisément celui qui doit vaincre l’Antéchrist. – Rossetti n’a d’ailleurs vu chez Dante que des préoccupations politico-religieuses d’un ordre tout à fait extérieurs, et Aroux l’a suivi à cet égard ; ils n’avaient évidemment aucune idée de ce qu’est l’initiation…
Ce que vous me dites de Padre Pio est vraiment bien curieux encore et donne bien l’impression qu’il doit y avoir là quelque chose qui sort de l’ordinaire ; n’oubliez pas de m’en reparler si vous apprenez autre chose, et surtout si vous réussissez à trouver le moyen de le voir. – D’un autre côté, il paraît qu’il y aurait eu, aux environs de Rome, une apparition de la Vierge sur laquelle les autorités ecclésiastiques font le silence ; avez-vous entendu parler de cela ? On me dit aussi qu’il s’est produit dernièrement en France plusieurs choses du même genre ; je dois dire que tout cela ne me paraît pas très rassurant, car ces manifestations ont trop souvent des “dessous” assez ténébreux ; mais, bien entendu, le cas de Padre Pio fait l’effet d’être quelque chose de tout différent. Je me demande aussi, à propos de ce dernier, si on s’en occupe plus ou moins officiellement à Rome, et si on lui est favorable ou défavorable ; cela ne prouve rien d’ailleurs, mais pourrait donner une indication sur les tendances qui prédominent actuellement dans le monde ecclésiastique. Sur ce qui se passe dans celui-ci, il m’est revenu des choses qui semblent indiquer un assez grand désordre et une pénétration de plus en plus accentuée des idées modernes...
Pour vos remarques au sujet de l’expression “Non-Être”, il me semble qu’il ne faut tout de même pas trop s’en exagérer les inconvénients quant on explique suffisamment comment il faut l’entendre ; et par quoi pourrait-on bien la remplacer pour désigner ce qui est au-delà de l’Être ? Remarquez d’ailleurs que des termes comme “Infini”, par exemple, qui sont couramment employés et acceptés sans objection, ne sont pas moins négatives dans leur forme que “Non-Être”.
Votre interprétation des rapports symboliques de l’alif et du be me paraît exacte ; on dit aussi que Dieu a créé le monde par le be et non par l’alif, parce que la création (ou la manifestation) présuppose une dualité (alif = 1, be = 2), et que, pour cette raison, les Livres sacrés commencent par la lettre be.
Aristote identifie le domaine de la génération et de la corruption au monde sublunaire, et Dante l’a suivi en cela ; le point de vue de Mohyiddin se rapport sûrement à une tout autre correspondance pour les cieux planétaires, mais je ne pourrais pas vous dire exactement quelle en est la raison ; il faudrait avoir le temps d’examiner cela encore de plus près ; je suis persuadé qu’on n’y trouverait pas de contradiction réelle, mais seulement, comme il arrive dans bien d’autres cas, une différence d’application du symbolisme.
Je vous remercie beaucoup de ce que vous me dites pour la traduction de plusieurs de mes livres ; j’accepte très volontiers, et, puisque personne ne s’est encore occupé de ceux-là, vous pourriez en effet vous y mettre quand vous le voudrez ; je pense que Rocco, par ses relations avec les éditeurs, pourra toujours trouver assez facilement à placer ces traductions.
L’individu dont vous parlez s’appelle Marcireau et n’a rien de commun avec le Mercereau que vous avez connu autrefois ; c’est un libraire de Poitiers, qui a publié un tas de brochures faites entièrement de citations de toutes sortes, et aussi hélas ! un petit volume intitulé “R.G. et son œuvre”, composé d’extraits de mes livres et de mes articles découpés aussi maladroitement que possible et groupés sous des rubriques tout à fait artificielles. Il paraît d’ailleurs plus sot que mal intentionné, d’après ce qu’on m’a dit de lui, mais ce n’en est pas moins désagréable, d’autant plus qu’il fait une énorme publicité de tous les côtés ; ses intentions sont trop évidemment “commerciales” avant tout !
Vous avez bien raison en ce qui concerne l’“idéalisme” ; quant aux “existentialistes” (dont on me dit que la vogue commence déjà à diminuer), je n’ai pas réussi jusqu’ici à comprendre leur jargon, ni à lire ce gros livre de Sartre intitulé ”L’être et le néant” ; tout cela me paraît affreusement vide…
Il doit y avoir dans votre lettre des choses auxquelles je n’ai pas répondu ; j’espère que vous m’en excuserez, n’ayant pas voulu tarder encore d’avantage ; peut-être les retrouverai-je pour une autre fois.
Je me demande comment vous allez maintenant ; je veux croire du moins que votre jambe est remise depuis longtemps ; Mais quel malheur aussi que vous ayez toujours tous ces ennuis avec votre famille !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 15 ноября 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)