Le Caire, 9 septembre 1938
Cher Monsieur et ami,
Il y a en effet bien près d’un mois que j’ai reçu votre lettre, et voilà que votre carte vient de m’arriver aussi. Excusez tout ce retard ; heureusement, je ne suis pas malade comme je l’ai été l’année dernière à pareille époque ; mais je suis toujours de plus en plus surchargé de travail et de correspondance, et je ne sais plus comment en sortir, sans parler des préoccupations que me cause la situation actuelle ; il y a des moments où je suis bien fatigué…
J’ignorais naturellement la mort de Taillard ; il n’aura pas pu jouir de sa retraite, sur laquelle il comptait tant pour faire différents travaux de traductions et autres qu’il projetait depuis bien longtemps… – Cela me fait penser aussi à Rossot, dont je n’ai pas entendu parler depuis plusieurs années ; savez-vous s’il vit encore ?
Avez-vous des nouvelles de votre fils depuis votre lettre, et avez-vous espoir de pouvoir obtenir, comme vous me le disiez, qu’il passe dans l’armée régulière ?
Je ne savais pas que votre fille aussi avait une thèse à préparer si prochainement ; si tout doit être prêt pour le 1er octobre, il ne reste plus guère de temps maintenant… Pr. m’a dit, il n’y a pas très longtemps, avoir reçu une nouvelle lettre de vous ; je pense qu’il a dû y répondre.
Je n’ai pas vu cet article d’Ev. sur Milarépa ; à part cela, il semble ne plus guère écrire maintenant que des articles politiques ; et il continue à ne plus me donner le moindre signe de vie…
Ce que Taillard vous avait écrit me paraît bien dans l’ensemble, et d’ailleurs il ne peut en être autrement pour ce qui est tiré du commentaire de Mohyiddin. La “jonction des deux arcs” et le “barzakh” entre El-Haqq et El-Khalq ; il ne semble pas en effet qu’il puisse y avoir de doute là-dessus. À part ce point, le reste de la traduction que vous citez du passage de la sûrat En-Nijm est en somme correct, sauf pourtant que “ufuq” ne signifie pas sphère, mais horizon ; le “doué de vigueur”, ou plus littéralement le “puissant en force”, est généralement interprété comme désignant Jibrâîl.
Dans le Prophète, l’état de walî peut être dit le plus élevé en ce sens qu’il est celui qui est tourné vers El-Haqq, tandis que celui de prophète est tourné vers El-Khalq ; mais la réunion de ces deux aspects est plus complète qu’un seul des deux, fût-il le plus élevé.
On peut dire encore que la fonction de prophète (et à plus forte raison de rasûl) implique une extériorisation qui est en quelque sorte une “redescente”, et qui, comme telle, peut être regardée comme un sacrifice (bien qu’en réalité elle n’affecte pas l’état purement intérieur de l’être) ; mais cette “redescente” même est nécessaire pour que la réalisation soit véritablement universelle et totale. – Il serait facile de faire ici une comparaison avec l’état du Pratyêka-Buddha et celui du Bodhisattwa, car le rapport est assez semblable (en tenant compte naturellement de la différence des points de vue propres aux deux doctrines).
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 9 сентября 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)