Le Caire, 20 novembre 1936
Cher Monsieur et ami,
Voilà en effet assez longtemps que je n’avais eu de vos nouvelles, mais il est bien entendu que votre retard à écrire est toujours excusé… Je me doute trop bien en effet de ce que doivent être toutes ces complications de votre existence ; il est encore heureux que vous ayez eu des leçons cet été, mais ces difficultés pour obtenir ce qui vous est dû sont tout de même quelque chose d’incroyable ! Enfin, comme vous le dites, c’est beaucoup que votre femme ait pu enfin être nommée tout près, malgré la fatigue que ces allées et venues continuelles doivent être pour elle aussi… Quant à vos ennuis de logement, j’espère que cela va s’arranger, ou qu’au moins vous serez tranquille encore pour cet hiver ; je suis tout étonné de penser que vous avez déjà un pareil froid !
Quant à votre fils, je me demande si cet engagement est une bonne chose pour lui ; que fera-t-il après ces 5 ans ? Je comprends vos craintes à ce sujet… Mais, s’il gagne déjà autant que vous le pensez, comment se fait-il qu’il n’envoie rien à ses sœurs ? Cela encore est bien singulier ; est-ce simplement insouciance de sa part, ou y a-t-il à cela d’autres raisons ? Il devrait pourtant bien comprendre que vous ne pouvez pourtant pas suffire à tout…
La traduction de la “Crise du Monde moderne” par Evola va paraître incessamment (chez Hoepli) ; la correction des épreuves est déjà terminée. D’autre part, il m’annonce qu’il va reprendre sa page de “Regimo Facista”, mais seulement une fois par mois, car il craint de n’avoir pas assez d’articles ; je ne serais donc pas étonné qu’il revienne encore à la charge pour vous demander de lui donner quelque chose…
Vous avez très bien vu la pensée de mon dernier article, mais je doute comme vous que beaucoup la comprenne entièrement. Ce que vous dites de cette sorte de séparation et de “discrimination” qui se produit actuellement est tout à fait juste, mais combien s’en aperçoivent ? L’envahissement du psychique me paraît aussi plus grave que le matérialisme, et je constate à chaque instant qu’il gagne très rapidement de tous les côtés. Cela ouvre la porte à toutes les diableries imaginables ; c’est incroyable de voir ce qu’il en sort de partout ; on dirait qu’il n’y en aura jamais assez pour achever de tout détraquer !
On me pose une question sur laquelle vous aurez peut-être quelque idée : que représente au juste l’Arcadie dans la tradition grecque ? Et comment peut-on envisager le rôle de Pan, son rapport non seulement avec l’Arcadie, mais aussi avec les origines de Rome ? Évandre, dont Dante mentionne la rencontre avec Énée dans le “De Monarchia”, est dit être Pan sous un autre nom ; et tout cela semble aussi avoir des relations avec le symbolisme du loup. Si vous aviez quelques précisions sur cette question assez compliquée, vous seriez bien aimable de me les indiquer ; merci d’avance.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 20 ноября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)