Le Caire, 16 août 1936
Cher Monsieur et ami,
Voilà en effet longtemps que vous ne m’aviez donné de vos nouvelles, mais je comprends trop bien cela avec tout ce qui vous arrive toujours et toutes les préoccupations que vous devez avoir. Ce serait bien que vous ayez en plus des leçons pour la fin de l’année… si les élèves vous donnaient ce qu’ils doivent ; n’y a-t-il donc rien à faire pour cela ? Dois-je vous adresser des félicitations pour la naissance de votre fille ? Sûrement, c’est encore une cause d’inquiétudes pour l’avenir, et non pas seulement dans votre situation, mais à cause de la tournure que prennent les événements en général, qui sait à quoi tout cela aboutira ? Quelles prévisions et quels projets pourrait-on bien faire dans une pareille instabilité de toutes choses et qui s’accentue si rapidement d’un moment à l’autre ?…
Comment se fait-il que votre fils ne revienne pas encore, puisqu’il semble bien que tout soit terminé maintenant ? Il est en effet à craindre que, si cela se prolonge trop, ce ne soit guère favorable pour ce qu’il pourra faire par la suite ; son engagement était-il pour un temps déterminé ?
Evola m’a annoncé son départ pour le Tyrol, vers le milieu de juillet. Quand à Taill., je n’en ai toujours pas de nouvelles, moi non plus, et je me demande ce que cela peut bien vouloir dire…
Ce que vous dites de la nécessité qu’il y a toujours eu d’un “voile” pour certaines choses en Occident est sûrement vrai ; et il est d’ailleurs exact que cela concerne surtout les choses d’un ordre “intermédiaire”, plus que les principes mêmes. Quant à la “prisca Italia”, je suis tout à fait d’accord aussi avec vous à ce sujet ; du reste, pour la Grèce également, ce qui est le plus intéressant, c’est ce qui est antérieur à la période “classique” ; mais on en ignore à peu près tout…
Cela me fait penser à une autre question : certain prétendent que des organisations pythagoriciennes, possédant une filiation ininterrompue, auraient subsisté jusqu'à une époque très proche de nous, si même elles subsistent encore actuellement, en Italie et même en France ; mais je n’ai jamais pu avoir de preuve qu’il y ait quelque chose de réellement fondé dans cette affirmation ; que pensez-vous de cela ?
Pour l’“Ontologie du Vêdânta” du P. Daudoy, je me demande si certaines erreurs d’interprétations comme celles dont vous me parlez ne sont pas voulues, car l’intention est bien évidente au fond : il s’agit de réduire tout cela à une simple “philosophie”, afin de pouvoir l’“annexer” comme s’il s’agissait d’un vulgaire aristotélisme ! La publication de la traduction française de cette brochure a été surtout une manœuvre dirigée contre moi par Maritain et son groupe. Du reste, vous pensez bien que derrière l’intérêt témoigné subitement aux doctrines orientales par ces gens qui, jusque là ne voulaient pas en entendre parler, il y a toutes sortes d’arrière-pensées et d’intentions suspectes. On s’applique, suivant les cas, à la dénaturer en “philosophie” ou en “mysticisme” ; et c’est toujours pour les utiliser à des fins “apologétiques”, comme ils disent. Ce qu’ils veulent affirmer, ce n’est pas l’unité fondamentale de toutes les traditions, mais la suprématie de la leur ; en somme, c’est encore une forme de l’esprit de domination et de prosélytisme des Occidentaux…
Pour les termes arabes dont vous parlez, ce que vous dites est juste dans l’ensemble ; mais il est quelquefois difficile, pour certains, de donner des définitions absolument nettes, car il semble que tous les auteurs ne les prennent pas toujours exactement dans le même sens. En tout cas pour hâl et maqâm tout au moins, la distinction est très claire et ne donne lieu à aucune divergence d’interprétation ; hâl est un état qui peut n’être que passager, donc une sorte de réalisation qui n’est encore qu’incomplète et qui n’a qu’un caractère pour ainsi dire préparatoire ; au contraire, maqâm est un état stable, réalisé une fois pour toutes et constituant pour l’être une acquisition définitive. Tawhîd, c’est la connaissance de l’unité du Principe ; wujûd signifie bien “existence” et ne peut même pas vouloir dire autre chose (mais il est évident que cela implique en effet “réalisation”) ; quant à wayd, c’est plus difficile à rendre exactement, et il semble que cela implique surtout une sorte de disposition “affective” de l’être ; mais je ne vois pas de mot pour le traduire même approximativement.
Je m’excuse de vous répondre un peu rapidement ; je suis très en retard pour toute une correspondance en ce moment et ne sais trop comment arriver à la remettre à jour.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 16 августа 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)